L'EXPRESS. La France a donc décidé d'accueillir 18 des 58 passagers de l'Aquarius. Pour autant, elle n'a pas autorisé ce dernier à accoster. Quelle est votre lecture de cette décision?
Didier Leschi. La France garde une place centrale dans l'exercice de la solidarité, chaque fois qu'un navire traverse la Méditerranée et s'approche des côtes européennes. Systématiquement, notre pays est le premier - et, plus d'une fois - le seul à conduire des opérations de ce type. La France, rappelons-le, a totalisé à elle seule plus de 20% des relocalisations organisées dans le cadre de la solidarité européenne. Et c'est le droit maritime qui est valide : ainsi, le port le plus proche est prié d'accueillir le navire. Néanmoins, il faut veiller à ce que des arrivées importantes et, à terme, incontrôlables, ne se multiplient pas.
La France veut donc en clair éviter d'encourager le phénomène...
En effet. Et il faut savoir que le terme générique de "migrant" est devenu trop imprécis et ne permet pas de distinguer les personnes qui relèvent d'un besoin de protection - donc, de l'asile - et celles qui exercent une migration économique. Sur l'Aquarius, aujourd'hui, comme précédemment, il y a les deux cas, tandis que la Commission européenne est engagée dans une profonde refonte de la Directive retour. Ainsi, lors des années 2015, 2016, 2017, beaucoup de migrants ne relevaient pas de l'asile. Et, en 2018, on dénombre en Allemagne près de 600 000 déboutés du droit d'asile ! La question pendante, pour la France comme pour l'ensemble des Etats européens, peut se formuler ainsi : "Comment limiter l'afflux de personnes qui ne relèvent pas du besoin de protection?" Avec ce corollaire : "Comment accélérer les retours vers les pays d'origine?" Il y a, sur ce point, convergence entre la position de la France et celle de la Commission.
Vous vous en réjouissez ?
Oui, mais malheureusement, pendant ce temps, le débat hexagonal continue à faire fi de l'approche européenne globale de cette question.
Vous reprochez à ce débat-là d'être trop schématique et de mettre aux prises, dans un dialogue de sourds, les ONG favorables à une générosité inconditionnelle et la sécheresse de coeur dans des pans entiers de la droite et de l'extrême droite?
Le débat franco-français a ceci de particulier que ceux qui reprochent au Président et au gouvernement leur manque de générosité ne vont pas jusqu'au bout de leur position. En fait, ces voix-là sont favorables à une hospitalité inconditionnelle et estiment que toute personne arrivant dans l'UE, quel que soit le motif de sa migration, mérite d'être accueillie. Par contraste, la position officielle de la France se veut médiane et mesurée et insiste sur le fait que ne sont légitimes à bénéficier de l'accueil que les personnes qui sont en besoin de protection.
Oui mais est-il inexact que la fermeté actuelle du gouvernement français soit due à la pression psychologique et politique de la masse critique des populistes ?
La position du président de la République me paraît être la seule qui permet d'éviter un éclatement de l'Europe. Sinon les polarisations entre la liberté totale d'installation, d'un côté, et la fermeté absolue, de l'autre, aboutiraient à l'explosion de l'Union. La France a vocation à porter et à faire triompher la position de raison, médiane. Maintenir l'accueil des personnes en besoin de protection, d'un côté, tout en considérant les réalités sociales et économiques des différents pays européens qui rendent nécessaire la limitation du droit d'installation aux seuls personnes en besoin de protection : telle est la ligne.
L'Allemagne, avec la Chancelière, ou l'Italie, avec Matteo Salvini, son ministre de l'Intérieur issu de la Ligue, sont deux exemples d'une extrême "polarisation" de l'Europe sur ce sujet. Est-il possible de rassembler ce qui est si épars dans le concert européen ?
L'enjeu c'est justement que se constitue un pôle tenant une attitude médiane et qui, se faisant, finisse par entraîner les autres. Je l'ai dit, la Commission s'y emploie, en congruence avec la position de la France. Au sein de l'OFII, nous y travaillons aussi. Et nous voyons se profiler, dans le projet de loi de finances, un renforcement très substantiel des moyens à nous dévolus; les crédits pour l'accueil et l'intégration augmentent; de même, le parc d'hébergement connaît une extension.
