Attention, danger ! La France, par ses positions sur la guerre en Ukraine, risque de se retrouver en "position perdante", alerte Michel Duclos, ancien ambassadeur en Syrie (2006-2009) et en Suisse (2012-2014). Dans une note réalisée pour l'Institut Montaigne, Guerre en Ukraine : nouvelle politique étrangère pour la France, dont L'Express dévoile en exclusivité les grandes orientations, le diplomate appelle Emmanuel Macron à clarifier ses orientations sur l'Ukraine et à changer drastiquement de méthode.

Michel Duclos, conseiller spécial en géopolitique à l’Institut Montaigne

Michel Duclos, conseiller spécial en géopolitique à l'Institut Montaigne

© / Institut Montaigne

L'Express : Dans un entretien à la presse régionale le 3 juin dernier, Emmanuel Macron affirme, pour la deuxième fois en un mois, qu'"il ne faut pas humilier la Russie pour que le jour où les combats cesseront, nous puissions bâtir un chemin de sortie par les voies diplomatiques." Ce discours a suscité l'indignation en Ukraine et en Europe de l'Est. Comment l'interprétez-vous ?

Michel Duclos : Le président semble ne mesurer ni l'ampleur du traumatisme de la guerre pour les pays d'Europe centrale et orientale, ni l'hostilité irréductible de Vladimir Poutine. La question de "l'humiliation de la Russie" n'est pas liée au fait de parler ou non à Poutine, elle relève du sort des armes : pour ne pas être humiliée, il faudrait que la Russie ne soit pas battue, voire qu'elle sorte victorieuse. Donc quand nous disons : "ne pas humilier la Russie", ces nations comprennent : "ne pas battre la Russie".

La France, très active sur le plan diplomatique avant l'invasion russe en Ukraine, semble en retrait, ces dernières semaines...

La guerre en Ukraine prend à revers Paris sur deux sujets : la défense européenne et l'avenir de l'Union européenne. Le conflit a fait émerger un groupe de pays tenants d'une ligne concurrente : l'axe Pologne - États baltes-pays nordiques, soutenu par le Royaume-Uni, met en cause le leadership naturel franco-allemand. Au sujet de la défense européenne, dont Emmanuel Macron est le plus fervent partisan, il est clair que dorénavant, nos partenaires européens veulent plus d'OTAN. Ce n'est plus la défense européenne qui compte, mais la défense de l'Europe. Quant aux questions institutionnelles, la pression monte pour pousser à l'intégration de l'Ukraine le plus vite possible, à rebours des réticences habituelles des Français à l'égard de tout élargissement.

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Dans ce contexte, toute proposition française est immédiatement perçue avec suspicion. Et le tropisme tricolore passé vis-à-vis de la Russie ne plaide pas en notre faveur. Quoi que dise ou fasse la France, elle est jugée par ce nouvel "axe émergent" à l'aune des soupçons que nous inspirons sur la Russie.

De ce point de vue, le péché originel d'Emmanuel Macron a été de croire, quand il l'a reçu au fort de Brégançon en 2019, qu'il s'adressait au "Poutine d'avant", celui de 2002, avec lequel on pouvait encore discuter. Or, à partir de 2012, pour des raisons de politique intérieure principalement, le président russe a considéré que la confrontation avec l'Ouest servait mieux ses intérêts. Nous devons tirer les leçons de cette méprise pour anticiper le jour où l'on devra rétablir des relations avec la Russie. On ne retrouvera pas le Poutine d'avant 2012, bien au contraire ! Ce sera un Poutine sans doute affaibli, encore plus revanchard, encore plus agressif et plus dépendant de la Chine.

Cette main tendue par Emmanuel Macron en 2019 a-t-elle durablement entaché l'image du président français ?

Une chose est sûre : elle a été perçue par une partie de l'Europe centrale et orientale comme un indice que la France ne comprenait pas ce qu'il se passait et n'était pas fiable. Je ne condamne pas pour autant ce que fait Emmanuel Macron. Il y a des raisons de garder le contact avec la Russie. Mais nous devons bien réfléchir à la façon dont nous gardons ce contact : quels sont les bons canaux et quel est le bon moment pour les utiliser ?

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Le président s'est souvent inspiré de François Mitterrand. Ce dernier, en 1981, avait décrété une pause, une "cure de désintoxication" dans la relation avec l'URSS. Mais il avait laissé un canal ouvert, en l'occurrence l'ambassadeur de l'Union soviétique à Paris, qu'il a continué à recevoir à l'Élysée. Il nous faut imaginer ce type de formules, pour maintenir des contacts avec la Russie acceptables par nos partenaires.

Dans votre note pour l'Institut Montaigne, vous appelez la France à assumer pleinement son rôle de "leadership naturel de l'Europe". Compte tenu de la fracture de plus en plus flagrante entre ces deux Europe, comment faire ?

La première chose à changer, c'est la méthode. Le Président Macron ne peut plus procéder par discours prescriptifs, comme devant le Parlement européen de Strasbourg, le 9 mai 2022, mais privilégier la concertation. Sa proposition pour une "communauté politique européenne" a fait grincer des dents, par exemple. Ce n'était pas choquant en soi, mais rien n'avait pas été concerté et cela a suffi pour susciter un écho négatif.

Ensuite, au-delà de la méthode, la France doit accepter de rejoindre le consensus sur deux ou trois sujets clefs pour nos partenaires de l'Est : la Russie, l'OTAN, la défense européenne, le soutien à l'Ukraine. Une fois cette clarification faite, on pourra rétablir une position de leader et de négociation forte. Par exemple, nous pourrions utiliser la perspective d'intégration européenne pour l'Ukraine comme un levier pour obtenir une plus grande cohésion de la zone euro, ou des avancées sur l'Etat de droit en Pologne. Par ailleurs, si nous étions à l'unisson de nos partenaires sur des sujets plus politiques, nous serions en meilleure position pour pousser à la promotion de l'énergie nucléaire civile.

Emmanuel Macron ne s'est pas encore rendu à Kiev. Ce déplacement vous semble-t-il important ?

Ce voyage serait le premier geste symbolique évident du président. On peut comprendre qu'il n'ait pas voulu se précipiter au départ. Maintenant, ce déplacement est nécessaire non seulement pour l'image de la France, mais aussi parce que la position du gouvernement ukrainien devient plus difficile. Il est temps que la France témoigne sa solidarité.

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Enfin, le cas d'Odessa exige une mobilisation urgente. Ce port, dont sort l'essentiel du blé ukrainien, est à l'arrêt en raison du blocus russe. Pour la France, c'est un sujet de préoccupation majeur, car cela touche des pays très proches de nous, de l'autre côté de la Méditerranée. Je suggère que le Président de la République s'y rende seul, sans le chancelier allemand Olaf Scholz, qui s'est montré très hésitant depuis le début du conflit, ni le président du Conseil italien Mario Draghi, qui a pris des positions n'allant pas dans le bon sens.

Vous interrogez la pérennité du "retour de l'Occident", dont l'unité, affichée au début du conflit, risque selon vous de se fissurer. La question des "buts de guerre" en Ukraine commence déjà à diviser. Quelle est votre position sur le sujet ?

Il y a des moments où il faut savoir se taire. Bien sûr, tout le monde veut l'arrêt de la guerre. Mais Paris - a tort, sans doute - donne l'impression d'être prêt à accepter un cessez-le-feu au prix d'un rapport de force favorable à la Russie. A contrario, si un Etat dit : "notre intérêt est que la Russie soit défaite" (ce qui est la vérité), il donne l'impression d'être va-t-en-guerre.

Les responsables occidentaux doivent donc débattre entre eux de ces questions, mais éviter de prendre des positions publiques. Il faut simplement dire que la Russie ne doit pas gagner.

La France et l'Europe font aussi face à un défi de taille : le refus des puissances émergentes - ce que vous appelez le "Sud global" - de s'aligner sur la stratégie d'isolement politique de la Russie...

Dès 2015, j'avais été frappé de constater que des puissances émergentes comme le Brésil et l'Inde ne partageaient pas la vision des Occidentaux sur l'annexion de la Crimée ou la situation en Syrie. Il y a là des ressorts très profonds. Et la force des Russes, c'est d'avoir exploité à fond le format "BRICS" (ce groupe constitué du Brésil, de la Russie, de l'Inde, de la Chine et de l'Afrique du Sud) pour jouer sur ces ressorts et s'offrir une virginité. Moscou tire aujourd'hui les bénéfices de cet investissement.

A l'époque, certains diplomates français balayaient cela d'un revers de la main et considéraient qu'on pouvait se passer de ces pays émergents. On voit bien que ce n'est pas si simple. Pendant la guerre froide, les non-alignés ne nous empêchaient pas de mener notre combat avec l'URSS. Aujourd'hui, si l'Inde décide de continuer de faire du commerce avec la Russie ; si l'Arabie saoudite n'accepte pas d'accroître sa production de pétrole, cela change l'équation.

La Chine et la Russie l'ont bien compris, et s'engouffrent dans ces brèches...

Absolument. D'ailleurs le texte commun de Xi Jinping et Vladimir Poutine du 4 février, à l'occasion de l'ouverture des Jeux Olympiques à Pékin, met l'accent sur cette idée que l'Occident est affaibli et en train de perdre la bataille dans le "Sud global".

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Face à ce défi, la France a une carte à jouer, un autre langage à tenir que le discours américain de clivage entre autocraties et démocraties libérales, qui est, certes, légitime, mais ne peut pas convaincre les Saoudiens, les Indiens, ou les Egyptiens.

Mais Paris a aussi un handicap : l'hostilité croissante envers sa politique en Afrique ?

Certes, mais il faut espérer qu'en Afrique comme ailleurs, la crédibilité de la Russie sera, à terme, affaiblie. C'est pourquoi nous devons mener cette bataille des récits et dénoncer la mauvaise foi de ceux qui font mine de s'indigner contre l'hypocrisie des Occidentaux. On doit leur dire : "vous avez condamné l'invasion des Etats-Unis en Irak ? On vous demande de condamner l'invasion de la Russie en Ukraine. Vous vous plaignez car les Occidentaux sont intervenus dans des pays pour déboulonner des régimes ? Mais que voulait faire Poutine à Kiev, si ce n'est un changement de régime ?!"

Toutefois, on ne peut pas se contenter de ce discours robuste. Il faut aussi délivrer des solutions concrètes aux problèmes de ces pays du Sud.

Lesquelles ?

Dans l'immédiat, et dans le contexte de la guerre en Ukraine, l'urgence de l'Afrique, c'est l'accès au blé, bloqué en raison de la paralysie des ports ukrainiens. La Russie porte la responsabilité de ce blocus, et les pays occidentaux doivent montrer qu'ils peuvent apporter des solutions.

Dans votre note, vous écrivez que la grille de lecture opposant autocraties et démocraties n'est pas opportune pour renouer avec les pays émergents. Pourquoi ?

Il y a une gradation entre les "hommes forts" contemporains, du Premier ministre hongrois Viktor Orban au président turc Recep Tayyip Erdogan, jusqu'à Vladimir Poutine et Xi Jinping. Mais ils partagent des points communs, des affinités, des soutiens affectifs.

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Il est clair que ce clivage entre démocraties libérales et néoautoritaires existe. Et pourtant, en matière de narratif, nous ne devons pas présenter les choses ainsi. Il faut plutôt parler de la défense des souverainetés, de la stabilité de la mondialisation. Je crois qu'il serait utile que le président Macron intervienne sur Al Jazeera , d'autres médias du "Sud Global", pour expliquer la vraie nature de l'intervention russe en Ukraine ; de la même manière, il serait bon que M. Zelensky aille parler aux Indiens et aux Brésiliens pour leur dire que les nouveaux colonisateurs, les impérialistes, ce sont les Russes, et que lui a un projet d'émancipation nationale. C'est à cela que les pays du "Sud global" peuvent s'identifier. Le combat des Ukrainiens est comparable à une guerre de décolonisation.

Dans votre étude, vous parlez du risque de "provincialisation" de l'Europe, dans le sillage de la guerre en Ukraine. Que voulez-vous dire ?

Ma vision est peut-être pessimiste, mais je pense que l'Europe sera blessée très profondément par cette guerre. Ce conflit remet en cause ses équilibres internes et la focalise sur une seule menace. Quelle que soit l'issue de la guerre, ce sera une paix instable. Les Européens de l'Est vont faire de la menace russe leur priorité numéro 1 et il sera difficile de contrer cela. Ce sera le nouvel axe de l'Europe, avec, entre ses membres, un risque de dispute éternelle qui nous distraira des ambitions qu'Emmanuel Macron avait, à juste titre, fixées à l'Europe : exister face à la Chine, face aux Etats-Unis. Voilà ce que j'appelle la provincialisation. De fait, il y aura moins d'intérêt de nos partenaires et des institutions européennes pour l'Indopacifique, l'Afrique, ou le Proche Orient. L'énergie sera concentrée sur la défense territoriale et sur nos propres querelles internes.

Les tensions entre l'Occident et les régimes autoritaires vont-elles encore s'accroître avec cette guerre ?

Certainement. En réalité, cela dépendra beaucoup des leçons tirées à Pékin. Quand l'URSS s'est effondrée, on n'a pas suffisamment fait attention aux conclusions que Pékin en a tiré, à savoir qu'il ne fallait surtout pas faire de concessions politiques. Quelles leçons la Chine va-t-elle tirer de l'expérience russe cette fois ? Peut-être qu'elle retiendra que l'Occident est finalement moins décadent qu'elle ne le pensait. C'est ce que les Etats-Unis essaient de démontrer.

Mais les Chinois pourraient aussi en conclure l'inverse et être incités à accélérer le découplage économique avec les Etats-Unis, pour réduire leur dépendance et être en mesure de tout miser sur une épreuve de force militaire. Voilà pourquoi l'avenir de la compétition Est/Ouest a de quoi nous inquiéter.