Un vent de sagesse souffle en Italie. Qui l'eût cru ? L'Italie turbulente, l'Italie ingouvernable, l'Italie populiste, l'Italie passée du cirque sans fin de Silvio Berlusconi à l'alliance impossible entre un clown professionnel, Beppe Grillo, et un leader de la droite nationaliste, Matteo Salvini, se trouve maintenant entre les mains du très raisonnable Mario Draghi, 73 ans, ancien président de la Banque centrale européenne (BCE), l'un des dirigeants les plus incontestables et les plus estimés du continent. Il est notamment soutenu par une autre figure éminente, l'ancien président du Conseil italien Enrico Letta, qui a été appelé à quitter son exil parisien, où il était doyen de l'Ecole des affaires internationales de Sciences Po, pour diriger le Parti démocrate (PD) en plein effondrement et donner un nouveau souffle à la gauche italienne.

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Mario Draghi n'est pas seulement un brillant expert de l'économie et des finances, diplômé du Massachusetts Institute of technology (MIT), Gouverneur de la banque d'Italie passé par Goldman Sachs avant de présider la BCE à Francfort. Il a assuré la direction générale du Trésor pendant dix ans, de 1991 à 2001, survivant aux soubresauts de la politique italienne et à neuf gouvernements successifs, de droite et de gauche. Il est surtout l'homme qui a sauvé l'euro pendant la crise des dettes souveraines de 2012, alors que la Grèce était menacée d'être expulsée, que l'Italie était susceptible de suivre, que l'Union européenne se dirigeait vers une scission irréparable entre le nord et le sud. Il s'est opposé à l'inflexible ministre allemand des finances allemand Wolfgang Schäuble, partisan d'exclure la Grèce au moins provisoirement de la monnaie commune. Il a été attaqué en justice par la cour constitutionnelle allemande, pour avoir permis à la BCE d'acheter les dettes des pays en difficultés. Il a voulu préserver l'euro "quoi qu'il en coûte", prononçant à l'occasion ce fameux "Whatever it takes" qu'Emmanuel Macron lui emprunta pendant la crise du coronavirus.

La fin de l'entre-soi franco-allemand ?

L'arrivée de Mario Draghi va faire des vagues, et pas seulement à Rome. C'est le rapport de forces au sein du Conseil européen qui s'apprête à être bousculé. Ce poids lourd de l'Europe, attendu comme le sauveur de l'Italie, va s'asseoir à la table de Bruxelles en pleine recomposition de la carte géostratégique des chefs d'Etat et de gouvernement. Tout est chamboulé : le départ du Royaume-Uni déplace le centre de gravité de l'Europe un peu plus vers l'est, l'Allemagne devra retrouver ses marques avec le successeur d'Angela Merkel qui n'aura pas l'autorité de l'iconique chancelière, Emmanuel Macron s'imposera à la tête du couple franco-allemand à condition d'assurer sa réélection en 2022, le Premier ministre néerlandais Mark Rütte, tout juste réélu, s'est imposé comme le leader des pays "frugaux" à la faveur du plan de relance européen et a réactivé la fracture nord-sud... et voilà qu'arrive Mario Draghi. "Comme italien, il a sauvé l'euro. Comme européen, il sauvera l'Italie" a dit à son sujet l'ancien Président du conseil démocrate Matteo Renzi, dans une interview au Monde. Après avoir sauvé tout le monde, il pourrait bien avoir sur l'Europe une capacité d'entraînement et la sortir du face-à-face structurel entre Berlin et Paris, en l'occurrence Merkel et Macron, face auxquels il arrive à la tête de la troisième économie européenne, avec une aura et un crédit au moins équivalents au leur. Avec Draghi, c'en est fini de l'entre-soi franco-allemand au Conseil européen.

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Draghi et Letta, nouveau "Quattrocento" ? Ils sont l'occasion d'une nouvelle Renaissance italienne, au moment où les 209 milliards d'euros promis à l'Italie dans le cadre du plan de relance ont relancé l'europhilie dans le pays. Le populiste Matteo Salvini s'est empressé de retourner sa veste, enterrant toutes ses diatribes europhobes pour soutenir Draghi, incarnation de "la technocratie bruxelloise" qu'il adorait détester quand elle lui rapportait des voix. Au moment où Angela Merkel s'apprête à quitter la scène politique après avoir incarné pendant seize ans la stabilité par excellence, un modèle de leadership merkelien apparaît là où on l'attendait le moins, dans la zone sud de l'Europe. La maxime que Mario Draghi a fait sienne pourrait d'ailleurs être celle de la chancelière : "Underpromise, overdeliver" - ne jamais promettre plus que ce que l'on peut réaliser.

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