"Super Mario" est de retour. En moins de trois mois, l'ancien gouverneur de la Banque centrale européenne (BCE) a réussi à accréditer l'idée qu'il était un chef de gouvernement avec lequel il faudrait compter sur le Vieux Continent. En duo avec Emmanuel Macron, Mario Draghi a enjoint à l'Union européenne de durcir le ton face aux fournisseurs de vaccins, d'emprunter davantage en commun, et il s'impatiente aujourd'hui de la lenteur du processus de ratification par les Etats membres du plan de relance de 750 milliards d'euros, décidé en juillet dernier.
Mais Draghi s'est aussi illustré en solo. Début mars, il a pris l'initiative de bloquer l'exportation d'un stock de vaccins vers l'Australie en représailles aux retards du laboratoire AstraZeneca. Pour son premier voyage à l'étranger, il est allé en Libye affirmer le rôle de l'Italie dans la reconstruction de l'ancienne colonie, mais aussi marquer le terrain face à l'omniprésence turque. Quelques jours plus tard, le président du Conseil qualifie Recep Tayyip Erdogan, le président turc, de "dictateur", après un incident protocolaire humiliant pour Ursula von der Leyen, à la tête de la Commission européenne. La sortie n'a sans doute pas déplu au président américain Joe Biden, lui-même virulent avec les autocrates ; ni au locataire de l'Elysée, dont les relations avec Erdogan sont exécrables.
Cela n'a échappé à personne, l'Italien et le Français se plaisent à afficher leur proximité. Il faut dire que la montée en puissance d'un tandem franco-italien permettrait aux deux pays de contrebalancer le poids de l'Allemagne sur le Vieux Continent. "Avec la retraite de la vie politique d'Angela Merkel, à l'automne prochain, Draghi et Macron - s'il est réélu - seront le moteur de l'UE, car ils ont les mêmes convictions", avance Pasquale Pasquino, professeur de sciences politiques à l'université de New York.
Si les deux ex-banquiers rêvent d'une Europe plus forte, leur ligne n'est pas toujours exactement la même. "Draghi pense que l'UE ne doit pas être neutre, qu'elle doit avoir un lien fort avec les Etats-Unis - l'Italie fait partie de l'espace stratégique américain en Méditerranée. La France a historiquement des ambitions plus gaullistes, plus autonomistes", commente Marta Dassu, ancienne vice-ministre italienne aux Affaires étrangères et conseillère pour les affaires européennes de l'Aspen Institute.
Pour l'heure, les projecteurs sont d'autant plus braqués sur le chef du gouvernement transalpin que l'Europe connaît un certain vide de leadership. L'Allemagne est concentrée sur la succession épineuse d'Angela Merkel. Quant à Macron, il va être mobilisé par sa réélection dans un contexte difficile. Draghi, le sauveur de l'euro, bénéficie de son prestige personnel. "Mais cette aura ne durera que s'il réussit à faire passer en Italie les réformes que l'Europe attend", nuance Marta Dassu. L'ancien professeur d'économie est attendu au tournant par ses partenaires sur l'utilisation du plan de relance européen, car son pays va bénéficier de la plus grosse part : 191,5 milliards d'euros aux deux tiers remboursables. Une somme pharaonique pour un pays endetté à 160 % de son PIB.
Mais le président du Conseil ne manque pas d'habileté. "Il a l'intelligence des relations politiques internationales, comme il l'a montré quand il était à la BCE, juge le Pr Pasquale Pasquino. Gouverner l'Italie aujourd'hui veut dire fournir des vaccins à la population, mais surtout relancer l'économie, ce qui demande des rapports internationaux privilégiés, des contacts avec Bruxelles : il n'y a que lui qui peut faire ça et les politiques l'ont compris." Pour l'heure, Draghi fait l'unanimité en Italie. Avant de s'imposer en Europe ?
