Le résultat des midterms américaines, qui se soldent à la fois par le succès des démocrates à la Chambre de représentants et celui des républicains au Sénat, ne peut pas manquer de faire réfléchir l'Europe. Comme pour confirmer la dimension profonde des racines du populisme, le président américain, quoi qu'on en dise, ressort renforcé par les résultats de ces élections. Maintes fois présenté comme un référendum pour ou contre Trump, le scrutin n'a pas abouti à un désaveu personnel, tout au contraire.
Des résultats économiques que l'on ne voit plus en Europe
C'est la marque d'une politique fondée essentiellement sur l'intuition, et c'est bien le plus inquiétant. Comme le précise dans les colonnes du Monde le politologue Yannick Mireur, spécialiste des États-Unis, "la confusion idéologique des démocrates et la dislocation du conservatisme républicain ont de quoi rassurer le président américain, ce malgré les effets négatifs dus à son extravagance" (Immigration et combativité commerciale sont les deux piliers du succès politique de Trump, 5 novembre 2018). De fait, cet homme qui fait peur au monde entier, qui désarçonne ses alliés et menace ouvertement ses ennemis, dont les paroles varient d'un jour à l'autre, peut exciper de résultats économiques que les systèmes politiques européens n'apparaissent plus capables de produire.
Ecoutez Marc Epstein décrypter les résultats des élections de mid-term aux Etats-Unis, où personne n'a gagné. Ni perdu. (sur SoundCloud)
Nul doute que les démocrates multiplieront les embûches, les enquêtes et les investigations au sein de la Chambre des représentants pour tenter de mettre en difficulté le président des États-Unis, mais la bataille qui s'annonce portera encore sur la personnalité de ce dernier bien plus que sur l'alternative politique. On ne voit pas encore poindre de candidat démocrate susceptible de porter efficacement la contradiction et refaire basculer l'Amérique. Le grand acquis du trumpisme est aussi de vider l'opposition de sa substance ; dans la mesure où le président prétend tapageusement parler au nom du peuple, ses adversaires doivent remonter la pente et retrouver un projet collectif susceptible de porter une alternance.
Que l'on analyse le populisme comme une révolte électorale contre les politiques d'austérité, comme un rejet des élites (sociales-démocrates autant que libérales), ou encore comme une réaction de colère des classes moyennes insécurisées, les deux chevaux de bataille de Trump que sont la reconquête économique et l'arrêt de l'immigration exercent sur l'opinion publique une attraction indéniable. À laquelle les discours alarmistes des bien-pensants ne constituent en rien une réponse appropriée.
S'il est exact que l'Amérique connait une expansion en progression depuis 2009 et que Trump ne l'a pas engendrée mais prolongée voire accentuée, les performances dont ce dernier se réclame - forte baisse du chômage et croissance soutenue - sont des atouts qui l'autorisent à nourrir tous les espoirs dans la perspective de la présidentielle de 2020.
Le Portugal fait exception en matière de populisme
Il n'y a donc aucune chance de le voir changer de cheval, ce qui représente un nouveau signal d'alarme pour les leaders européens, parmi lesquels Emmanuel Macron risque fort d'être le seul à rester en piste lorsque Trump briguera un second mandat - où en sera alors Theresa May et qui peut dire ce qu'il sera advenu d'ici là d'Angela Merkel ?
Le "cas" Trump est une donnée qui influe sur l'ensemble des orientations du camp occidental et il est impensable de se contenter de condamner le trumpisme sans en tirer des leçons quant aux lacunes de nos propres systèmes de gouvernance. Certes, l'intuition qui consiste à aller dans le sens du sentiment populaire dominant ne peut pas, ne doit pas, conduire les démocraties européennes à remettre en cause leurs principes fondamentaux et leurs valeurs. Mais le grand désarroi des classes moyennes occidentales appelle d'urgence une politique de performances et de réassurances. Avec une série de questions auxquelles il convient d'apporter des réponses.
Comment alléger de manière significative la pression fiscale qui pèse sur les catégories dont le niveau de vie recule sensiblement ? Faut-il réagir à "l'insécurité culturelle" (selon l'expression du sociologue Laurent Bouvet) en définissant un nouveau contrat de société plus restrictif ? Que faire pour que la "globalocratie" apparaisse moins arrogante aux yeux des opinions publiques lassées de la distance prise par les décideurs politiques avec le réel ? Il n'est pas question de s'inspirer de l'exemple américain, mais ces interrogations nous reviennent en boomerang.
La principale chance des démocraties européennes demeure à ce jour la médiocrité des dirigeants populistes, du Front National, rebaptisé Rassemblement National, à l'AfD allemande (Alternative für Deutschland), ou leur caractère aussi réactionnaire que caricatural, de la Pologne à la Hongrie. Mais, déjà, la figure du ministre de l'Intérieur italien, Matteo Salvini, relève d'une nouvelle génération, redoutablement habile. Et d'autres types d'expression politique, moins attendus, se font jour en Scandinavie.
Allons-nous attendre patiemment qu'un leader "présentable" finisse par émerger et s'imposer ? Seul échappe encore au populisme le Portugal, pays qui, ce n'est pas un hasard, connait un redressement économique remarquable couplé à une paix intérieure en matière d'immigration et d'identité. Il faut rejeter les idées simples de Donald Trump, mais autrement que par des incantations.