Debout face au pupitre, sur le plateau de télévision de Rossiya 1, Mikhaïl Khodaryonok est resté droit dans ses bottes. Ce lundi 16 mai, l'ancien colonel russe, costume sombre et cravate rayée, a dit ce que personne ne croyait entendre un jour sur cette chaîne publique à la solde du Kremlin, l'une des plus regardées du pays. "La situation ne peut qu'empirer pour l'armée russe", a-t-il asséné, fusillé du regard par la présentatrice star de l'émission de débats 60 minutes, Olga Skabeyeva, surnommée "la poupée de fer de Poutine". "Nous ne devons pas avaler de tranquillisants informationnels, prévient Khodaryonok. Nous ne devons pas prendre pour argent comptant les informations diffusées à propos d'une soi-disant dégradation morale et psychologique des forces armées ukrainiennes. Soyons honnêtes, tout cela est faux." Avant d'affirmer, le plus calmement du monde : "La réalité est que nous sommes dans un isolement géopolitique total et que le monde entier est contre nous, même si nous ne voulons pas l'admettre."
La séquence a sidéré des millions d'internautes, habitués à la propagande russe sur "l'opération spéciale" de Vladimir Poutine visant à "dénazifier" l'Ukraine. "Le plus surprenant, c'est qu'on l'ait laissé dérouler son discours, totalement discordant avec la ligne officielle de Moscou", pointe l'historienne Françoise Thom. D'autant plus étonnant que le haut gradé à la retraite n'en était pas à son coup d'essai.
Le 9 mai dernier, sur la même chaîne, il avait jugé qu'"envoyer des soldats avec des armes d'hier dans une guerre du XXIe siècle face à celles de l'Otan ne serait pas la bonne chose à faire." Avant même l'invasion de l'armée russe en Ukraine, l'ex-colonel de 68 ans faisait part de ses réticences, anticipant une féroce résistance ukrainienne.
La critique gagne le camp ultrapatriote
Bref, les positions de Mikhaïl Khodaryonok étaient connues dans les cercles du pouvoir russe. Pourquoi alors, lui avoir donné la parole à l'antenne ? "Le régime prépare peut-être le terrain à des mesures impopulaires, avance François Thom. Par exemple l'élargissement de la mobilisation ou le blocage des comptes bancaires des hommes cherchant à échapper au service militaire. Ces mesures ne seront pas acceptées si Moscou continue de faire comme si tout se passait à merveille. Poutine est obligé de laisser percer des difficultés qu'il rencontre pour les justifier."
Le président russe le sait : même dans le camp des ultrapatriotes, il a perdu des points ces dernières semaines. Car Mikhaïl Khodaryonok n'est pas le seul à avoir publiquement critiqué l'aventurisme de Poutine. Le général retraité Leonid Ivashov, à la tête de l'influente assemblée des officiers, composée de vétérans, prévenait lui aussi, dès le début de février, qu'une guerre en Ukraine mènerait la Russie à sa perte. Plus récemment, Igor Girkin, l'un des commandants vedettes au moment de l'annexion de la Crimée, a accusé l'actuel ministre de la Défense, Sergei Shoigu de "négligence criminelle" dans une vidéo postée sur sa chaîne Telegram le 13 mai.
"Le grand déballage a commencé, et il n'est pas près de s'achever", poursuit Françoise Thom, auteure de Comprendre le poutinisme (Ed. Desclée de Brouwer, 2018). Face à la déroute de l'armée russe en Ukraine, la chasse aux coupables est lancée au sein même des services de sécurité. Militaires et agents des renseignements se blâmant mutuellement.
"Les silovikis - ces hommes aux manettes de l'appareil sécuritaire russe - se posent certainement des questions sur leur avenir, commente l'historienne. Jusqu'ici, Poutine n'a pas été clairement incriminé, mais une crise se dessine. Sans compter qu'avec les rumeurs insistantes sur sa santé, certains se demandent peut-être s'ils ont intérêt à obéir complètement au chef ou s'il ne vaudrait pas mieux penser à demain pour éviter, par exemple, d'atterrir devant un tribunal. Progressivement, une atmosphère de succession s'installe à Moscou." Reste à savoir qui se verrait, un jour, dans le costume de Vladimir Poutine.
