L'événement scelle la proximité entre les deux hommes. A Rome, Emmanuel Macron et Mario Draghi ont signé ce vendredi au palais du Quirinal, siège somptueux de la présidence de la République, un nouvel accord institutionnel pour assurer une coopération continue entre la France et l'Italie.
Un traité bilatéral voulu dès 2017 par Emmanuel Macron et Paolo Gentiloni, alors chef du gouvernement. Mais ensuite presque oublié avec la coalition du Mouvement 5 Etoiles et de la Ligue (extrême droite) au pouvoir. Les relations entre les deux pays ont alors touché le fond. Il y a deux ans, les sujets qui fâchent - immigration, soutien des 5 Etoiles aux gilets jaunes ... - avaient même fini par entraîner le rappel à Paris de l'ambassadeur de France à Rome, Christian Masset.
Une première. Et il avait fallu toute la volonté du Président Sergio Mattarella et d'Emmanuel Macron pour dépasser la brouille. Mais c'est surtout l'arrivée de Mario Draghi à la tête du gouvernement italien, en février dernier, qui a changé la donne. Des deux côtés des Alpes on n'a de cesse de souligner l'excellente relation qu'ont le président français et l'ancien gouverneur de la BCE. "L'Italie a repris un rôle en Europe", estime-t-on à Paris, "elle est un acteur du multilatéralisme". La négociation du traité bilatéral a donc été relancée, sous de meilleurs auspices.
"Incompréhensions mutuelles"
Ensemble, Paris et Rome recherchent activement une plus grande influence au sein de l'UE quand l'Allemagne post-Merkel s'annonce plus germano-centrée. Ce n'est cependant pas un traité contre l'Allemagne, assure-t-on côté français. "Nous ne jouons pas au triangle de la jalousie", précise un conseiller d'Emmanuel Macron. L'objectif est surtout d'éviter de nouvelles crises bilatérales. Car "parfois avec des pays qui nous sont aussi proches géographiquement et culturellement, nous prenons nos proximités pour des acquis. Ce réflexe consistant à penser que nous sommes d'accord sur tout mène parfois à des incompréhensions mutuelles", poursuit-il . A Berlin, l'avènement du traité du Quirinal a d'ailleurs été salué par Olaf Scholz, le prochain chancelier.
Avec la présidence de l'UE, au premier semestre 2022, Emmanuel Macron peut trouver en Italie un allié de poids face aux pays "frugaux" comme l'Autriche, le Danemark ou les Pays-Bas, sur la fiscalité européenne et la révision des règles de limitation des déficits publics, suspendues pendant la pandémie, mais dont le principe n'est pas abandonné par les partisans de l'austérité.
La France et l'Italie partagent par ailleurs le souci de la gestion des flux migratoires, toujours en tête de liste sur l'agenda européen des pays riverains de la Méditerranée. Et dans les deux pays, on pense que le Brexit peut finalement être une opportunité pour renforcer l'intégration européenne. Après des années de contradictions sur la Libye, la France et l'Italie viennent de présider ensemble (avec l'Allemagne, les Nations Unies et la Libye) une conférence internationale sur ce sujet. Les deux pays pourraient activement contribuer à essayer de doter l'UE de la politique étrangère commune qui lui fait tant défaut et réfléchir ensemble à définir concrètement l'autonomie stratégique de l'Europe.
Un pilier de la construction européenne émerge
Mais, au-delà même des accents nationalistes d'une partie de la classe politique transalpine, les relations entre les Français et les Italiens restent ... compliquées. Les Français croient que les Italiens les adorent. Les Italiens voudraient que les Français les adorent. L'opinion italienne regarde avec suspicion toute manoeuvre française en Italie et le traité du Quirinal ne fait pas exception à la règle. "On lit dans la presse italienne que ce traité viserait à renforcer l'attitude prédatrice de la France sur l'économie italienne. C'est entièrement faux", insiste un conseiller d'Emmanuel Macron. Pour sa part, Franco Venturini, l'éditorialiste du Corriere Della Sera salue "un gage d'optimisme en pleine tempête", parce que "nul ne peut ignorer que des vents menaçants fondent sur l'Europe".
Pour créer les conditions d'un dialogue franco-italien plus confiant, le traité franco-italien est fonctionnel. Il crée un rapprochement technique entre les gouvernements, les parlements et divers organismes sur des thèmes allant de la culture, les transports et la transition écologique, à la gestion des frontières communes, la coopération policière et les investissements stratégiques comme le cloud, le développement de l'hydrogène, les semi-conducteurs ou les batteries électriques.
Les rapprochements des économies des deux pays se sont multipliés ces dernières années, parfois non sans laisser quelques amertumes du côté italien. Dans l'industrie entre Fincantieri et Naval Group , avec Stellantis (PSA - FCA ) ou , dans le luxe par la conquête de grandes maisons italiennes comme Bulgari, Gucci, Loro Piana par les groupes de Bernard Arnault et François Pinault. La France est de son côté le premier pays de destination des investissements italiens.
Ce traité ne garantit ni que la France et l'Italie ne seront d'accord sur tout, ni qu'un nouvel axe est déjà né. Mais c'est un pilier de la construction européenne qui émerge. En attendant peut-être d'autres pays. L'Espagne est dans la salle d'attente. Favoriser les échanges et l'intégration des économies pour éviter la guerre, ainsi Jean Monnet avait-il pensé ce qui deviendrait l'Union européenne. Au Quirinal cette semaine, la France et l'Italie ont fait un pacte dans l'esprit de Monnet.
