L'histoire de l'Ukraine reste largement méconnue en France. Trop longtemps, c'est à travers un prisme russe, déformant, qu'elle a été racontée. Cette version moscovite, aujourd'hui prônée par Vladimir Poutine, aussi bien dans ses écrits que dans ses discours, dénie toute identité nationale à l'Ukraine et donne le mauvais rôle aux hommes qui ont incarné, au fil des siècles, le combat d'un peuple pour sa liberté. Enseignant à l'Institut national des langues et civilisations orientales, l'historien Iaroslav Lebedynsky a publié de nombreux ouvrages sur le sujet, dont Ukraine. Une histoire en questions, aux éditions l'Harmattan, où il dirige la collection "Présence ukrainienne". Il nous présente quatre personnages clef de la quête d'indépendance des Ukrainiens, démarrée... il y a plus de huit cents ans.
DANIEL DE GALICIE
Un regard vers l'Ouest

Daniel de Galicie
© / WIKIMEDIA COMMONS
Preuve de l'importance du personnage dans l'histoire locale, le cinéma ukrainien lui a consacré un film en 2018, dans la plus pure tradition des films de chevaliers. Dans l'histoire médiévale ukrainienne, le roi Daniel (Danylo Ier) n'a pas la notoriété du grand-prince de Kiev, Iaroslav le Sage, dont la fille Anne a épousé un roi de France. Pourtant, il est une figure tout aussi fondatrice que son aîné. D'une principauté, la Galicie-Volhynie, il a fait un royaume tourné vers l'Ouest, dont l'existence même bat en brèche l'idée défendue par les tsars, puis par Vladimir Poutine, que Moscou serait l'unique héritière de la Rus' de Kiev, cette vaste entité politique qui regroupe l'Ukraine, la Biélorussie et la Russie.
À la naissance de Daniel en 1201, cette Russie kiévienne (également appelée Ruthénie) a déjà éclaté en principautés indépendantes. Son père, Roman le Grand, règne alors sur la Volhynie et la Galicie, c'est-à-dire l'ouest de l'actuelle Ukraine. Son influence s'étend jusqu'à Kiev, au point que la chronique locale le dépeint comme "l'autocrate de toute la Ruthénie". À sa mort, en 1205, des querelles de succession contraignent le petit Daniel, son frère et sa mère, une princesse byzantine, à se réfugier au royaume de Pologne.
Durant toute sa jeunesse, le jeune Daniel s'emploie à reconstituer l'héritage paternel. En 1215, il s'établit définitivement sur le trône de Volhynie, puis s'empare de la Galicie en 1238. L'année suivante, il ajoute Kiev à son tableau de chasse. La ville, qui a perdu sa prééminence politique, demeure un centre culturel et religieux de premier plan.
Le succès est de courte durée. Les Mongols déferlent sur les principautés ruthènes désunies. Kiev tombe le 6 décembre 1240. La Galicie et la Volhynie sont ravagées par ces "Tatars", comme les désignent les Européens. Daniel n'en reste pas moins un souverain puissant. En 1245, il remporte une victoire éclatante sur ses vieux ennemis : rebelles galiciens, princes rivaux, Polonais et Hongrois. Mais il sait qu'il n'est pas de taille à lutter contre les Tatars. Il se soumet. Ceux-ci s'emparent de Kiev.
En coulisses, Daniel travaille à la construction d'une grande coalition européenne, qui serait capable de chasser les Mongols. Il se tourne vers l'Eglise catholique. Contre de vagues promesses de conversion, cet orthodoxe se fait couronner roi par un légat du pape. Mais le projet de croisade contre les Tatars n'avance pas. Irrités par l'indocilité de leur vassal, ceux-ci mènent de nouvelles expéditions punitives. Vaincu en 1258, Daniel est contraint de démanteler ses forteresses, mais il parvient à conserver son trône jusqu'à sa mort, en 1264.
Bien que tumultueux, son règne a vu naître des tendances qui vont s'accentuer sous ses successeurs. Loin de prendre un virage autocratique, son royaume confère à la haute noblesse (les boyards) une grande influence. Selon la chronique, "les boyards galiciens appelaient Daniel prince, mais en vérité tenaient eux-mêmes toute la terre entre leurs mains". Prudent, le souverain s'appuie sur différents contre-pouvoirs, comme des unités militaires composées de paysans et de nomades venus de la steppe, les Polovtses (ou Coumans), installés au nord-ouest de la Volhynie.
Il compte aussi sur la population des villes qu'il reconstruit, agrandit ou fonde, telle Lviv. Dans ces lieux, des colons allemands, invités par le roi, introduisent les premiers éléments d'un système appelé à devenir une tradition ukrainienne : l'autonomie des communautés urbaines dans le cadre du "droit de Magdebourg". A partir de cette époque, la culture de la Galicie-Volhynie nourrit son héritage kiévien d'influences occidentales. Ces traits rapprochent le royaume de ses voisins d'Europe centrale, la Pologne et la Hongrie. C'est un point important pour les historiens ukrainiens, qui opposent cette évolution à celle, très différente, des principautés de la future Moscovie (Russie).
IVAN MAZEPA
La défense des libertés cosaques

Portrait du hetman (commandant) Ivan Mazepa (1639-1709) (Portrait of the Hetman Ivan Mazepa) - Peinture de Stepan Zemlykov (debut 19e siecle), huile sur toile, art russe, 19e siecle - Regional Art Museum, Tchernigov (ou Tchernihiv) (Ukraine)
© / FINEARTIMAGES / LEEMAGE / AFP
Lord Byron puis Victor Hugo lui ont consacré un poème, Géricault un tableau, et Franz Liszt une pièce symphonique. L'esprit des romantiques européens s'est enflammé pour Ivan Mazepa, dont un épisode de la vie est devenu légendaire. Surpris par un mari jaloux, il aurait été enduit de goudron, attaché à un cheval, puis lâché dans la steppe ! Mais Mazepa est surtout resté dans l'Histoire comme l'une des principales figures de l'émancipation ukrainienne du joug russe.
Né en 1639 dans une famille de petite noblesse, Mazepa étudie à la prestigieuse académie Mohyla, à Kiev, avant de servir comme page à la cour polonaise. Cultivé, il parle plusieurs langues, dont un latin parfait. A 30 ans, il commence à servir l'hetman des Cosaques, c'est-à-dire le chef militaire et administratif d'un territoire situé sur la rive gauche du Dniepr, le fleuve qui coupe l'actuelle Ukraine en deux.
En 1687, Ivan Mazepa est élu, à son tour, hetman. Très vite, il va révéler ses talents d'homme d'État. Il gouverne avec l'élite cosaque, sans pour autant négliger la population. Fastueux mécène de l'Église orthodoxe, il jouit longtemps de la confiance absolue du souverain russe Pierre Ier.
En 1704-1705, Mazepa occupe en Pologne la rive droite du Dniepr, puis des territoires peuplés d'Ukrainiens en Volhynie et Galicie. Au cours des années suivantes, il se détache en secret de Moscou, qui mène alors sa "grande guerre du Nord" contre la Suède. Ce conflit pèse lourdement sur l'Ukraine, dont le tsar Pierre Ier utilise les ressources. Poussé par une partie de ses collaborateurs, l'hetman Mazepa prend contact avec Charles XII de Suède, qui promet de protéger une Ukraine indépendante.
Mazepa décide de se rallier à lui. Une abominable trahison pour Pierre Ier, qui fait détruire sa résidence de Batouryn. La population est massacrée, et le tsar ordonne l'élection d'un nouvel hetman. L'Église, que Mazepa a pourtant couverte de bienfaits, le frappe d'anathème. Lui affirme avoir agi "pour votre bien à tous, pour vos femmes et enfants, pour le bien commun de notre mère, ma patrie, la pauvre Ukraine".
Tous les Cosaques ne suivent pas Mazepa, mais il est rejoint par les Zaporogues de la Sitch, installés sur le bas Dniepr, qui incarnent les plus anciennes valeurs cosaques.
L'aventure s'achève le 27 juin 1709 à Poltava, où la Suède et ses alliés sont défaits par l'armée russe. Mazepa se réfugie en territoire ottoman. Il y meurt peu après. Mais le rêve d'indépendance lui survit. Ses partisans en exil adoptent une Constitution qui délimite les pouvoirs de l'hetman et ceux de l'Assemblée, et garantit l'autonomie des villes. Jamais appliquée, elle n'en est pas moins considérée comme un jalon historique de l'aspiration des Ukrainiens à l'indépendance.
En Ukraine, l'échec de Mazepa accélère le déclin des structures cosaques, qui seront liquidées par Catherine II entre 1764 et 1783. La cosaquerie ukrainienne entre alors dans le domaine du mythe national, et Mazepa devient l'un de ses héros. Depuis 2009, la plus haute distinction ukrainienne porte son nom. Chez les Russes, au contraire, l'image du traître ne s'est jamais démentie. Le terme "mazépiste" désigne péjorativement les séparatistes ukrainiens jusqu'à la révolution de 1917.
PAVLO SKOROPADSKY (1873-1945)
Hetman de toute l'Ukraine

Pavlo Szoropadky
© / CANADIAN INSTITUTE OF UKRAINIAN STUDIES
Une loi de 2015 l'a officiellement rangé parmi les "combattants pour l'indépendance de l'Ukraine au XXe siècle". Longtemps présenté de façon caricaturale comme une marionnette des Allemands, Pavlo Skoropadsky a connu, ces dernières décennies, une réhabilitation complète. Le parcours de cet aristocrate illustre même de façon remarquable le ralliement à la cause nationale ukrainienne de personnages qui en étaient a priori très éloignés.
L'un de ses ancêtres n'est autre que l'homme choisi par le tsar Pierre 1er pour remplacer le "traître" Mazepa (lire plus haut). D'origine cosaque, la famille Skoropadsky, anoblie et richissime, était parfaitement intégrée au système impérial russe, tout en conservant un lien sentimental avec la "Petite Russie" (Ukraine). Né en 1873, Pavlo Skoropadsky entame vingt ans plus tard une carrière militaire. Après la guerre russo-japonaise, il est nommé aide de camp de Nicolas II. Devenu général en 1912, il commande un corps d'armée à la fin de la Première Guerre mondiale.
Lors de la révolution de 1917, il découvre le mouvement national ukrainien et s'y rallie. Après la prise du pouvoir en Russie par les bolcheviks, la Rada (Assemblée) de Kiev refuse de reconnaître le nouveau régime et proclame une République ukrainienne le 20 novembre 1917. Pavlo Skoropadsky se met au service de son armée embryonnaire. En décembre 1917, il sauve Kiev d'une première menace bolchevique, mais n'en est pas moins écarté par les dirigeants socialistes de la nouvelle République d'Ukraine, qui se méfient de lui.
Vaincue par l'Armée rouge, l'Ukraine indépendante est sauvée par les Allemands et Austro-Hongrois après la paix séparée de Brest-Litovsk (9 février 1918). A Kiev, le gouvernement socialiste s'aliène, par son amateurisme, ses nouveaux protecteurs et une grande partie de l'opinion ukrainienne. De son côté, Pavlo Skoropadsky fédère l'opposition conservatrice. Le 29 avril, un coup d'État renverse le gouvernement républicain. Un "congrès des agriculteurs" élit Skoropadsky "hetman de toute l'Ukraine" et l'investit temporairement de pouvoirs dictatoriaux pour remettre le pays en ordre.
L'expérience ne dure que sept mois et demi. Ses détracteurs le dépeindront par la suite comme un agent des Allemands, un réactionnaire manipulé par les grands propriétaires et les capitalistes, voire un faux Ukrainien. Mais les historiens et certains hommes politiques ukrainiens actuels insistent plutôt sur l'oeuvre extraordinaire réalisée en peu de temps : stabilisation économique, création d'institutions administrative, diplomatique, militaire, judiciaire, financière, pédagogique et culturelle, avec l'ouverture d'une académie des sciences, de deux universités, d'un choeur et d'un orchestre symphonique national.
La capitulation allemande du 11 novembre 1918 met à mal ses projets. En soutien aux Russes blancs opposés aux troupes de Lénine, l'Entente (France, Royaume-Uni) exige qu'il s'oriente vers une fédération panrusse, dont l'Ukraine ferait partie.
La déclaration d'intention publiée en ce sens sert de prétexte à un soulèvement orchestré par les partis socialistes, ceux-là même que Skoropadsky avait chassés. L'hetman doit démissionner le 14 décembre, mais son départ ouvre une période de chaos qui s'achève en 1921 par la victoire des bolcheviks. Réfugié en Allemagne, Skoropadsky y dirige l'aile "hetmaniste" du mouvement national ukrainien, qui évolue progressivement vers une idéologie monarchiste. Il meurt en avril 1945 lors d'un bombardement américain en Bavière.
STEPAN BANDERA (1909-1959)
Nationaliste et fanatique

Stefan Bandera
© / VASIL VASILENKO
Pour ses admirateurs, il est le symbole de la lutte pour la liberté des Ukrainiens. Mais ses détracteurs n'y voient qu'un collaborateur des nazis. Les deux camps s'accordent toutefois sur le terme qui résume sa vie et ses actes : "nationalisme".
Stepan Bandera naît en 1909 en Galicie, alors sous autorité autrichienne. Son père, membre du clergé gréco-catholique - un vivier traditionnel d'intellectuels ukrainiens patriotes -, avait servi en 1918-1919 dans l'armée ukrainienne occidentale, avant son annexion par la Pologne.
Tout en étudiant l'agronomie à l'université de Lviv, le jeune Stepan rejoint, dès sa création en 1929, l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), un mouvement clandestin qui milite pour la création d'un État indépendant unissant les territoires ukrainiens, alors partagés entre l'Union soviétique, la Pologne, la Tchécoslovaquie et la Roumanie. L'organisation professe un nationalisme radical, influencé par les modèles autoritaires alors populaires dans certains pays, et monte des actions terroristes contre la domination polonaise.
Compromis en 1934 dans l'assassinat du ministre polonais de l'Intérieur, Bandera est condamné à mort en 1936, mais sa peine est commuée en détention à perpétuité. Relâché au moment de l'offensive allemande contre Varsovie en septembre 1939, Bandera entre en rivalité avec le nouveau chef de l'OUN, Andriy Melnyk. Ce conflit de personnes, de génération et de tactique, aboutit en février 1940 à la scission de l'organisation en deux branches, l'une fidèle à Melnyk, et l'autre "révolutionnaire" et "bandériste".
Avant - et surtout après - la destruction de la Pologne, Bandera, comme Melnyk, voit dans le IIIe Reich d'Adolf Hitler un possible allié. Il ne s'agit pas de servir l'Allemagne, mais de s'appuyer sur elle pour restaurer l'indépendance ukrainienne. Au début de la guerre germano-soviétique, deux bataillons ukrainiens participent à l'opération Barbarossa. Mais, prenant Berlin par surprise, une semaine après le début de l'offensive, le 30 juin 1941 à Lviv, les bandéristes proclament la création d'un État ukrainien. Contrariés par cette initiative, les Allemands arrêtent Bandera le 5 juillet. Inflexible sur l'indépendance de son pays, celui-ci se retrouve interné dans le camp de Sachsenhausen en janvier 1942, tandis que deux de ses frères sont assassinés à Auschwitz.
Bandera n'a donc pu participer activement à une collaboration politique et militaire, dont les nazis excluent d'ailleurs son mouvement, trop radical. A partir de 1943, l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), dominée par les bandéristes, combat d'ailleurs aussi bien les Allemands en retraite que les Polonais et les Soviétiques, contre lesquels la lutte se poursuivra jusque dans les années 1950.
Stepan Bandera est libéré en septembre 1944, mais l'inéluctable avancée de l'Armée rouge le contraint à vivre en Allemagne. Resté fidèle à sa vision extrémiste et autoritaire du nationalisme, il est assassiné à Munich en 1959 par un agent soviétique.
Dans la nouvelle Ukraine, il a connu une forme de réhabilitation, controversée, devenant un symbole de la lutte sans concession pour l'indépendance, ce qui, souvent, n'implique pas d'adhésion à ses idées politiques ou à son fanatisme. Le président Viktor Iouchtchenko l'a élevé à la dignité de "héros d'Ukraine" par décret en 2010, avant que cette décision, suscitant la polémique, ne soit invalidée. Elle avait alors engendré de vives protestations en Russie, où sa figure persiste à être assimilée au nazisme. De fait, Vladimir Poutine continue de présenter les Ukrainiens réfractaires à la domination russe, qu'il assimile à des nazis, comme des "bandéristes".
Chronologie
1019
Iaroslav le Sage devient grand-prince de Kiev. Son règne est considéré comme l'apogée de la Ruthénie kiévienne.
1340
La Pologne prend pied dans l'ouest de l'Ukraine, où son influence s'exerce jusqu'au soulèvement de 1648.
1772
L'Autriche prend la Galicie, dernière possession polonaise. Le reste de l'Ukraine est sous autorité russe.
1917
Début d'une courte indépendance du pays, avec la création de la République populaire d'Ukraine.
1933
Staline orchestre de vastes famines contre la paysannerie, faisant plus de 4 millions de morts en Ukraine.
1991
Fin de l'URSS. Proclamée en août, l'indépendance de l'Ukraine est confirmée par un vote à 90,35 %.
