Poutine aura aussi "réussi" cela ! Quelles que soient la suite et la fin de la guerre en Ukraine, parmi ses contre-performances, on comptera le lancement d'un vrai débat sur l'Europe-puissance. De fait, même les opinions européennes les moins craintives ou défiantes envers Moscou, à l'ouest du continent, expriment subitement depuis l'attaque russe une soif de protection que traduit, du haut de son magistère de présidente de la Commission européenne, l'attitude très proactive d'Ursula von der Leyen. Ainsi la position française du tandem Macron-Le Drian devrait se voir en principe confortée.

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Cinq ans durant, Paris a tenté de sensibiliser ses partenaires à la nécessité d'une plus large autonomie vis-à-vis de Washington et de l'Otan de façon générale. Las ! pour l'heure, l'UE a fortement réagi dans son principal domaine de compétence originel - l'économie, le commerce, les finances et les autres secteurs constitutifs du soft power -, mais rien n'indique que l'Europe-puissance, celle qui assumerait aussi un volet hard power, est en marche. Faute de capacité ? Certes pas ! Même sans les Britanniques, les Européens unis alignent encore un siège permanent au Conseil de sécurité, une force de dissuasion nucléaire, ainsi que des budgets, des ingénieurs et des effectifs susceptibles d'incarner une redoutable puissance géopolitique. En réalité, c'est faute de volonté que l'Europe-puissance n'avance pas, ou, plus précisément, de deux volontés de nature différente mais conjuguées.

Souvenirs de l'occupation russe

D'abord, celle des Etats d'Europe orientale. Polonais et Baltes entretiennent le souvenir très cuisant d'occupations russes multiséculaires et ne jurent que par Washington, au-delà même de l'Otan, considérant que seuls les Etats-Unis auront à la fois la volonté et la capacité de les défendre efficacement contre une attaque de leur grande voisine orientale. Tchèques, Slovaques, Roumains et même Bulgares sont à peine moins vindicatifs et, de toute façon, aucun de ces Etats n'entretient de prisme méditerranéen, moyen-oriental, africain ou indo-pacifique, ni n'aspire à intervenir comme puissance dans les affaires du monde.

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Un diplomate est-européen rappelait récemment à l'auteur de ces lignes que ce n'était pas son pays, mais bien la France, la Belgique, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et le Portugal qui avaient naguère colonisé une partie de l'Afrique et de l'Asie, et que c'était par conséquent à eux et non à l'Europe de l'est d'en assumer les conséquences. Bref, la perspective d'une protection européenne ou seulement française (et britannique ?) ne convainc à peu près personne à l'est, et le souvenir des calamiteux accords de Munich de 1938 n'y aide sans doute guère. C'est donc en toute logique qu'ils ont accueilli fraîchement la récente proposition macronienne d'une communauté politique. Or, du fait du Brexit et de leur nombre, les Etats est-européens ont d'autant mieux happé le centre de gravité géopolitique de l'UE que Finlande et Suède adhéreront bientôt à l'Otan...

En Allemagne, une amorce de rattrapage

Ensuite, en guise de seconde entrave, il y a le cas allemand. On ne redira jamais assez à quel point un pacifisme profondément enraciné dans la honte et le cataclysme du IIIe Reich prévaut dans l'opinion. Paradoxe : c'est l'Etat le plus riche qui rejette le plus le statut de puissance globale, c'est-à-dire militaire autant qu'économique ! Les 100 milliards d'euros débloqués pour la défense en quelques jours dans l'émotion de l'attaque russe en Ukraine ? Ils impressionnent, mais ne sont que l'amorce d'un rattrapage après deux décennies d'appauvrissement militaire délibéré, loin des 2 % de dépenses de défense demandés par les Etats-Unis et observés par Paris et par Londres.

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Surtout, si la constitution de 1949 interdisant à la RFA de l'époque de projeter des forces hors de ses frontières n'est pas abrogée, quel sera le bénéfice européen ? Quant aux bombardiers stratégiques commandés par Berlin en avril, ils ne sont ni français, ni suédois, ni même britanniques, mais bien américains, un choix de F-35 motivé par de prétendues arguties techniques !

C'est donc bien à un renforcement de l'Otan auquel on assiste, davantage qu'à l'émergence d'une Europe-puissance. Comment dépasser alors cette double contradiction, sinon en créant un noyau continental européen qui, sans se substituer à l'Otan ni la concurrencer, l'accompagnerait sur des dossiers précis qu'elle ne voudrait pas traiter ? Or, l'unique noyau crédible en termes de hard power serait un tandem franco-britannique.