On dit toujours que l'Europe ennuie tout le monde et qu'une élection ne se gagne que sur la politique intérieure. Emmanuel Macron avait pourtant démontré le contraire en 2017, lui, le premier président de la Ve République à avoir fondé sa victoire sur un programme résolument européen. Et aussi bizarrement que cela puisse paraître, cette question de l'Europe est de nouveau la grande invitée de la campagne en vue de l'élection présidentielle d'avril 2022, et pas seulement comme le punching-ball habituel des nationalistes populistes en manque d'inspiration. Concrètement d'abord, parce que les Etats membres de l'UE et leurs citoyens commencent à bénéficier des crédits et subventions liés au plan de relance historique adopté à l'été 2020 sur une proposition franco-allemande enrichie par la Commission, pour faire face à la crise sanitaire et à ses conséquences économiques et sociales, développer l'économie numérique et les énergies durables. Ensuite, parce que l'élection sera télescopée par un moment fort du quinquennat, ce premier semestre de l'année 2022 où il revient à la France d'assurer la présidence tournante de l'Union européenne.
Enfin, parce que les prises de position des candidats - déclarés ou non - ont fait apparaître à nouveau le clivage entre deux visions de la France, plus "souverainiste" ou plus "européiste".
Au cours des débats de la primaire qui a désormais lancé Valérie Pécresse dans la course en tête des sondages, les candidats Les Républicains ont tous fait résonner la petite musique europhobe/sceptique bien connue, destinée à ramener dans le troupeau les moutons attirés par Eric Zemmour ou Marine Le Pen. La victorieuse candidate LR aussi. Plus européenne que ses concurrents de primaire, elle s'est quand même gardée de reprendre à son compte les arguments d'Eric Ciotti, favorable à une sortie de la Convention européenne des droits de l'homme et désireux de "modifier l'article 55 de la Constitution pour affirmer sa primauté sur les décisions européennes". Après avoir taclé publiquement Michel Barnier sur son "moratoire" de l'immigration, elle n'a pas non plus repris son projet d'un "bouclier constitutionnel" visant à "retrouver notre souveraineté juridique et ne plus être soumis aux arrêts de la Cour européenne de justice" - une "Europe à la carte" où chaque Etat disposerait à sa guise des traités signés, et qui ferait voler en éclats le principe même de l'UE.
La candidate a même mis de côté sa propre suggestion de contester la primauté du droit européen sur les "identités constitutionnelles" des Etats. La synthèse pécressienne, plus floue, donne un "projet de révision constitutionnelle" pour "stopper l'immigration incontrôlée". Qu'est-ce à dire ? Un changement de Constitution permet-il de lutter contre un phénomène illégal et de repousser les migrants ? A moins qu'il ne s'agisse de revenir sur le droit d'asile, inscrit dans la Constitution de 1946 ?
Macron n'a plus le "monopole de l'Europe"
Le plaidoyer proeuropéen de Valérie Pécresse paru dans Le Monde le 9 décembre, le jour même où le chef de l'Etat a présenté à l'Elysée les grandes priorités de la présidence française de l'Union européenne (PFUE), est le signe qu'elle n'entend pas laisser à Emmanuel Macron ni le monopole de l'Europe ni celui de la PFUE. Son programme, qui consiste à "sortir de cette Europe naïveté pour construire avec nos partenaires une Europe fierté" et insiste sur le renforcement des frontières extérieures de l'UE, est sur le fond, un décalque des priorités du Président. La suite de leur mise en oeuvre dépendra de la volonté des autres Etats, jusqu'ici peu unanimes dans les domaines qui, comme l'immigration et le droit d'asile, ne relèvent pas du tronc communautaire mais des politiques nationales.
Emmanuel Macron se trouve dans une position inédite : il est à la fois confronté, sur sa droite, à une candidate proeuropéenne et, sur sa gauche, de l'autre côté du Rhin, à plus européen que lui. Le nouveau chancelier Olaf Scholz affiche clairement l'objectif d'une "Europe fédérale", concept très peu présidentiable. "Je ne suis pas partisan d'une Europe fédérale. L'unité européenne est le complément indispensable des nations", m'a répondu le président, en marge de son discours du 9 décembre. Entre l'Europe de Pécresse et celle de Macron, ce sera une affaire de "en même temps".
