Le droit européen est-il un droit canonique, dont toute contestation serait un sacrilège ? Certainement pas. Le projet européen est-il à ce point parfait que tout appel à l'améliorer vous transformerait en un méchant nationaliste europhobe ? A l'exception de quelques Européens engoncés dans leurs certitudes, personne ne le croit. Pourtant, lorsque la Cour constitutionnelle polonaise énonce que le droit européen doit se subordonner au droit polonais, aucun compromis n'est possible.
A l'égard de Varsovie, l'Union européenne doit être inflexible. Non pas pour préserver un quelconque dogme, mais parce que son existence même est en question. Le projet européen ne peut fonctionner que si ses 27 Etats membres, qui ont chacun leur histoire, leurs tensions internes et leurs rêves inassouvis, acceptent de se plier à une règle commune.
Europe à la carte
Dans une époque marquée par l'individualisme et le consumérisme, il est tentant pour les dirigeants polonais, comme pour nombre de responsables politiques français, de faire le choix d'une Europe à la carte. Il serait si commode de recevoir les fonds européens, de ne faire nôtres que les politiques communes qui accommodent nos intérêts nationaux, et de laisser de côté ce qui s'assimile à une contrainte. Si cette attitude peut faire gagner des élections, elle n'est pas digne d'hommes d'Etat qui ont pour devoir de bâtir une Europe plus unie et plus forte.
Dans ce contexte, la Commission européenne doit utiliser tous les leviers à sa disposition pour faire plier le gouvernement populiste au pouvoir à Varsovie. Face à Jaroslaw Kaczynski, l'homme fort du régime, qui utilise les fonds européens pour bâtir un système fondé sur le clientélisme et le népotisme, il faut appuyer là où cela fait mal. Tant que le gouvernement actuel continuera de tout faire pour affaiblir l'Union européenne, alors il ne devra pas toucher un centime des 34 milliards d'euros de prêts et des 23 milliards de subventions qu'il exige de Bruxelles, c'est-à-dire des contribuables européens.
Un moteur du projet européen
Pour autant, devons-nous rompre avec la Pologne ? Non, mille fois non.
Malgré les tensions politiques actuelles, la Pologne, de par son histoire, sa démographie et sa géographie, a vocation à être l'un des pays moteurs du projet européen. Sur le plan économique, son développement exceptionnel et sa montée en gamme très rapide en font un pays qui, loin d'être seulement l'usine de l'Europe, attire désormais les centres de recherche et les emplois les plus qualifiés.
Sur le plan géopolitique, la Pologne est un acteur régional que la voix et le poids rendent incontournable. Lorsqu'il s'agit de penser le futur de la défense et de la politique étrangère commune, ignorer ou négliger Varsovie serait une faute.
Retisser des liens
La question est donc de savoir comment retisser un lien avec une Pologne dont la population est passionnément pro-européenne, mais dont le gouvernement se noie dans un mélange nauséabond de démagogie et de nationalisme.
Pour nous, Français, il importe d'abord de comprendre que la nation polonaise est l'héritière d'une histoire tragique qui lui a transmis un sentiment de vulnérabilité et un désir d'homogénéité sans commune mesure avec ceux que nous ressentons. Si cet héritage historique ne doit pas servir de prétexte à sa victimisation permanente, le fait que l'homme polonais avance "encombré du passé", pour reprendre les mots du poète Czeslaw Milosz, doit nous faire prendre conscience qu'aux grands discours sur l'avenir de l'Europe, les Polonais préféreront toujours les garanties concrètes de sécurité et de solidarité.
Du concret, plutôt que des dissertations
Si vous parlez d'armée européenne à des officiers polonais, ils lèveront les yeux au ciel. Si vous leur parlez de manoeuvres conjointes sur le terrain, ils vous écouteront avec intérêt.
Si vous dissertez sur l'autonomie stratégique européenne devant un parterre d'entrepreneurs polonais, vous perdrez leur attention. Si vous leur parlez de projets européens concrets en matière d'infrastructures, d'hydrogène ou de nucléaire civil, ils vous soutiendront.
Si vous sermonnez des diplomates polonais sur la nécessaire "souveraineté européenne", leurs regards se tourneront vers Washington. Si vous les impliquez constamment dans les grandes décisions européennes, vous gagnerez leur estime et leur confiance.
Mais plus que tout, vous convaincrez la nation polonaise que le temps est venu pour elle de se comporter non plus en spectatrice ou en cliente du projet européen, mais en grand Etat membre responsable de son futur.
