A deux heures au nord de Kiev, après avoir pris une route striée par les chaînes des chars russes et passé plusieurs checkpoints aux militaires méfiants, surgit, sous un soleil accablant, un paysage de ferme paraissant sortir d'un film post apocalyptique. Hangars et entrepôts décapités ; silo à grains éventré ; cahute de gardien pulvérisée ; cimetière de camions et de machines agricoles calcinés. Et ça et là, de larges cratères trouant la terre...

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"Les Russes étaient à dix kilomètres de là, entre Tchernihiv (non loin de la frontière biélorusse) et ici. Début mars, ils nous ont bombardés avec de l'artillerie lourde. Puis, un peu avant la fin du mois, ils nous ont ciblés avec des missiles pendant plusieurs jours", raconte Vyacheslav Tsarev, le directeur de la sécurité de la ferme. Nous en avons retrouvé une bonne trentaine."

Par miracle, aucun employé n'a été tué. Mais les destructions - elles vont coûter entre 2,5 et 3 millions de dollars - sont colossales : près d'un tiers des engins et véhicules sont inutilisables. Dans n'importe quel autre pays, l'exploitation aurait été déclarée zone sinistrée. Pas en Ukraine. Lors de notre passage, des employés s'activent autour d'un véhicule : il ne tarde pas à prendre la direction des champs pour répandre des engrais destinés au maïs. Même les "terres noires", les plus fertiles du monde - au fameux tchernoziom riche en humus et épais de plusieurs mètres -, en ont besoin, assurent les paysans, qui se préparent alors à la moisson de blé.

Une trentaine de missiles ont été tirés en mars sur cette exploitation agricole, à Krasne, près de Tchernihiv

Une trentaine de missiles ont été tirés en mars sur cette exploitation agricole, à Krasne, près de Tchernihiv

© / C.P

Une partie des champs encore inaccessible

Démarrée fin juillet, cette récolte tient du miracle. Elle aurait été impossible sans l'héroïsme des agriculteurs locaux. En plein bombardement, Petro Cham, le chef de l'ingénierie, qui habite à quelques kilomètres de là, n'a pas hésité à se rendre quotidiennement à la ferme en voiture pour sauver ce qui pouvait l'être. "Je ne suis arrivé sur place que le 20 mars. Nous avons commencé à évacuer le matériel, les batteries et des systèmes électroniques de navigation pour tracteurs", relate cet homme robuste au regard bienveillant. Lui et son équipe de mécaniciens parviennent à déplacer des moissonneuses-batteuses et des petits tracteurs vers un endroit "plus ou moins sûr". Mais l'intrépide commando doit renoncer à sa mission sous les tirs d'un avion.

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"Les employés ont été hyper courageux : ce sont des Ukrainiens !", sourit Vyacheslav Tsarev. Après le départ des troupes russes, impatients de rattraper le temps perdu, les paysans reprennent le travail dès le 4 avril. Il leur faut rétablir l'électricité et le téléphone, faire les premières réparations sur des bâtiments et les machines encore sauvables, dénicher du carburant... et sécuriser les sols.

Des spécialistes de l'armée viennent mettre hors d'état de nuire les missiles tombés sur le champ. "Mais un périmètre de plus de 600 hectares (sur 8800 dédiés au blé, au maïs, au tournesol, au seigle et au soja), jugé trop dangereux en raison de la présence possible de mines, reste encore interdit d'accès, le temps qu'il soit examiné minutieusement par des experts", poursuit ce géant de 53 ans, dans son bureau dont les vitres ont été soufflées. L'équipe a acheté six détecteurs de mines. On n'est jamais trop prudent : plusieurs paysans ont sauté sur des explosifs ces derniers mois.

Après le grand déblayage, le travail agricole peut commencer. "Quand on est retourné aux champs, fin avril, on a semé là où on a pu, avec retard par rapport au calendrier et sans respecter les procédures habituelles", se souvient Petro Melnyk, le patron et copropriétaire de la société Agricom (qui possède trois fermes et une usine, dont celle de Tchernihiv), joint par vidéo. L'essentiel était d'avoir une récolte. Casquette et salopette vert foncé, Hryhoriy Legkobyt, le responsable des stocks, aux premières loges pendant le bombardement - il vit à Krasne, le village d'à côté - tente de positiver. "C'est plus dur de travailler avec moins de machines, confesse-t-il. Mais nous n'avons pas le choix, il faut bien gagner sa vie, et heureusement, tout n'a pas été détruit", dit-il en désignant avec satisfaction de grands sacs remplis d'engrais.

Les revenus des agriculteurs se sont effondrés

Il s'en est fallu de peu. "Quelques heures avant l'offensive, j'ai pris la décision - douloureuse - de me débarrasser dans les égouts des 80 tonnes de notre réserve de carburant. L'objectif de départ était d'empêcher que les Russes s'en emparent, mais ça nous a sauvés en évitant une énorme explosion", précise le PDG. A une trentaine de kilomètres à l'ouest, l'usine de production de flocons d'avoine de l'entreprise a connu une tragédie différente : elle n'a pas été bombardée, mais occupée par les Russes. La moitié des stocks ont été volés ainsi que le matériel informatique. Surtout, l'un des deux agents de sécurité a été kidnappé et exécuté. Mais là-bas aussi, les machines ont été rebranchées en un temps record - à peine plus d'une semaine après la libération des lieux. Petro Melnyk n'a, en revanche, plus la moindre nouvelle de sa ferme de la région de Louhansk, dans le Donbass, en zone occupée.

Hryhoriy Legkobyt, qui gère les stocks, montre une bombe tombée en mars

Hryhoriy Legkobyt, qui gère les stocks, montre une bombe tombée en mars

© / C.P

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En définitive, la moisson de cet été devrait être abondante. Mais c'est loin de suffire à rassurer les paysans. Grâce à l'accord signé le 22 juillet avec l'ONU, la Russie et la Turquie, le départ de premiers cargos depuis l'Ukraine - cinquième exportateur mondial de blé l'an dernier - ouvre certes des perspectives encourageantes : les volumes totaux d'exportations (mer, terre et rail) pourraient ainsi retrouver ceux d'avant-guerre dans les prochains mois, avancent ainsi certains analystes. Mais elles dépendent du bon vouloir de Moscou...

En raison du blocus russe, les revenus des agriculteurs se sont effondrés durant les six premiers mois de la guerre. Privés de débouchés à l'extérieur du pays, ils ont dû écouler leur production sur le marché ukrainien, où les prix sont très bas. "Si je ne peux pas exporter, je suis obligé de vendre mon blé à seulement 100 dollars la tonne, en Ukraine - alors que le prix à l'international est de 400 euros [il est depuis redescendu autour de 300 euros]... A ce prix-là, je ne peux pas acheter l'engrais - dont les prix ont triplé - ni les pesticides et le carburant pour la récolte de l'année prochaine", soupirait début juillet Petro Melnyk, pour qui se jouait alors la "survie" du groupe.

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Comme lui, bien des agriculteurs avaient peur de ne pas pouvoir semer à l'automne ou de devoir réduire la voilure, faute de trésorerie. A la ferme de Tchernihiv, comme ailleurs dans le pays, la moisson de cet été va venir s'entasser sur celle de l'année précédente - quelque 20 millions de tonnes de céréales étaient encore stockées dans le pays début août. Contrairement à certaines de ses concurrentes, le stockage ne préoccupe pas beaucoup cette exploitation : elle a l'habitude de placer sa moisson dans des sacs robustes. Reste que les céréales risquent de s'abîmer si elles dorment trop longtemps.

En attendant que la mer Noire s'ouvre pour de bon, les équipes en charge de la logistique s'activent pour identifier des circuits d'exportation alternatifs (route, train, barges dans le détroit du Danube...). Mais tout est plus compliqué. Par la route, les camions font parfois la queue jusqu'à cinq jours à la frontière polonaise avant de pouvoir quitter le pays. Quant aux trains, ils sont très demandés, et donc chers. Sans parler de l'écartement des rails, qui n'est pas le même entre l'Ukraine et la Pologne (ou la Roumanie).

"Au gouvernement, on pensait, au début de la guerre, que l'agriculture s'effondrerait à cause des attaques massives sur les entrepôts, du manque de carburant et d'engrais, reconnaît Taras Kachka, le vice-ministre de l'Economie. Mais en réalité, nos fermiers ont réussi à semer toutes les terres disponibles. C'est-à-dire 80% de la surface de l'année précédente. Seuls 20% ne l'ont pas été, dans les zones occupées. Nos fermiers, nous ont donné l'exemple ! Ils ont même planté sur la ligne de front !"

Cet article est issu de notre numéro spécial "Nous, les Ukrainiens", en kiosques le 24 août, en partenariat avec BFMTV.