Fondateur du think tank EuropaNova et du mouvement démocratique Civico Europa, conseiller spécial pour la présidence française de l'UE de 2008, essayiste, Guillaume Klossa a vécu de l'intérieur les crises qui ont forgé l'Union européenne ces vingt dernières années. Il publie Fierté européenne, manifeste pour une civilisation d'avenir (préface de Jean-Claude Juncker, édition Télémaque, disponible le 25 mai). De la crise financière à la guerre en Ukraine, en passant par la pandémie et le Brexit, il raconte dans son nouvel essai les vertus d'un continent traversé par les doutes, qui apprend à penser son futur en commun.
Lundi 9 mai, Guillaume Klossa ouvre, en compagnie d'Enrico Letta, la conférence EuropaNova Europe 2050 à la Maison de la Radio et de la Musique, avec L'Express et France info.
L'Express : Dans Fierté européenne, vous racontez comment la pandémie a révélé l'Union européenne en tant que projet politique et civilisationnel. Avez-vous le sentiment que l'histoire européenne s'accélère ?
Guillaume Klossa : Nous passons d'une histoire, celle de ces soixante-dix dernières années, qui est celle de la naissance, de l'enfance et de l'adolescence de l'Union européenne, à l'entrée dans l'âge adulte. L'époque que nous vivons depuis vingt ans, celle des grandes crises entamées par la guerre en Irak et l'échec du traité constitutionnel, et qui se prolonge de manière accélérée et amplifiée ces dernières années avec le Brexit, la pandémie et la guerre à nos frontières, accompagne ce passage vers l'âge adulte.
Il s'agit d'une période d'émancipation des contraintes et de l'indispensable apprentissage d'une nouvelle réalité géopolitique qui n'est plus celle de la domination occidentale, qui démultiplie nos vulnérabilités, met en lumière nos dépendances et nous soumet à une succession continue de situations imprévues qui nous conduisent à faire preuve de créativité politique et à prendre des décisions inédites et courageuses.
La pandémie a révélé cette transition, mais surtout le Brexit avant elle, ce choc complètement inattendu mais également libératoire. Tant que les Britanniques étaient là, il était interdit de penser aux frontières de l'Union, à un plan de relance, à une dette commune pour un plan d'investissement solidaire, à une défense européenne. Nous étions enchaînés dans des contraintes qui empêchaient l'Union d'avancer. Le départ du Royaume-Uni a levé les tabous, puis le Covid-19 a créé la nécessité d'une solidarité sans précédent après une période de tâtonnement et d'adaptation. Lors de cette pandémie, les leaders ont souvent eu du retard sur l'opinion publique. Ainsi, si Angela Merkel a opté pour le plan de relance européen et accepté une dette commune, c'est qu'Emmanuel Macron a pesé de tout son poids mais aussi que les citoyens allemands, spontanément, se sont prononcés en sa faveur.
La guerre en Ukraine et les mots de Volodymyr Zelensky ont aussi rappelé aux Européens leurs valeurs communes et fondatrices. Pourquoi a-t-il fallu attendre Kiev pour entendre un tel message ?
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'Europe a abandonné le mot de "civilisation" car nous avions prétendu, à partir de la première moitié du XIXème siècle, développer le plus haut niveau de civilisation dans l'histoire. Cette civilisation européenne d'avant Seconde Guerre mondiale, qui s'était donnée comme mission de répandre les Lumières dans le monde, a dévoilé sa face sombre avec la Shoah, une colonisation parfois barbare, la montée des nationalismes et finalement la destruction de l'idéal qu'elle portait. En a émergé un tabou autour du concept de civilisation en Europe et, dans certains pays, de l'idée même d'une histoire européenne.
Volodymyr Zelensky nous a rappelé, à nous Européens, qu'il existait aujourd'hui une civilisation européenne extrêmement attractive, porteuse de sens collectif et de valeurs d'avenir et dont l'incarnation politique est l'Union européenne. Une civilisation qui s'est revitalisée et émancipée de ses démons passés. Il nous rappelle que, contrairement à une idée qui est enracinée dans beaucoup d'esprits, l'Union européenne n'est pas d'abord le projet d'une construction technocratique, mais avant tout un projet politique et civilisationnel de réinvention collective qui place la dignité humaine en son coeur.

"Fierté européenne", de Guillaume Klossa, sort en librairie le 25 mai 2022.
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La réaction européenne à ces crises successives constitue-t-elle un bon point de départ pour bâtir l'Europe de demain ?
Le point de départ, c'est le Brexit : dès les semaines précédant le référendum britannique de 2016, les opinions publiques européennes prennent conscience que l'Union européenne est mortelle et presque partout, un peu moins en France, le niveau d'attachement à l'Union remonte de manière spectaculaire, si bien qu'aujourd'hui il est aussi élevé, voire plus élevé qu'avant la crise de 2008.
A partir de la moitié de la décennie précédente, de nombreux Européens ont perçu que nous étions finalement seuls au monde face aux stratégies de désinformation politique initiées par la Russie, face au comportement des Etats-Unis de Donald Trump visant à nous stigmatiser, face aux Turcs qui ne pensaient qu'à nous rançonner, face à la Chine qui cherche à nous instrumentaliser. La géopolitique est revenue dans les esprits progressivement et finalement, la crise ukrainienne se révèle le catalyseur d'un processus antérieur et profond de marche de l'Union vers la puissance.
De quel type de dynamique s'agit-il ? Non pas d'un retour à une puissance impériale et dominatrice mais de l'affirmation d'une puissance démocratique, transformatrice, écologique, en dialogue avec le monde. Ne sous-estimons pas dans ce processus l'influence de la France et d'Emmanuel Macron, qui en a eu l'intuition très tôt en se faisant l'avocat déterminé d'une souveraineté européenne qui complète et garantisse nos souverainetés nationales. L'ensemble des chefs d'Etat et de gouvernement ont d'ailleurs endossé ce concept de souveraineté européenne au Sommet de Versailles en mars dernier.
Comment matérialiser ce tournant historique pour l'Europe, et par quel récit ?
Dirigeants et citoyens ont pris conscience que nous sommes dans une guerre de récits mondiaux. Les Américains ont redynamisé un vieux récit, celui de l'Amérique leader mondial du camp du bien contre celui du mal, aujourd'hui de la démocratie contre l'autocratie. Les Chinois, ou plus exactement le parti communiste chinois, portent le récit d'une grande harmonie mondiale au sein de laquelle la Chine aura retrouvé sa place centrale, naturelle, d'Empire du Milieu. Les autocraties russes comme turques vantent la restauration impériale, virile, religieuse, millénaire. Nous, Européens, manquons de récit commun.
Nous n'avons pas à inventer un récit fictif, mais à mettre en perspective ce que nous avons entrepris en commun depuis 70 ans et à trouver un mode narratif qui permette une appropriation collective de ce nouveau récit européen. L'enjeu véritable se trouve ici. Il ne s'agit pas d'inventer une fiction, mais de s'appuyer sur les réalisations de ce que nous avons mené à bien ensemble pour les raconter, en associant les citoyens, les artistes, les intellectuels à cette écriture collective, pour lui donner une dimension beaucoup plus ascendante que descendante. Cet exercice de narration collective, les Etats-Unis l'ont réussi avant nous dans les années 1930 avec le Federal One project initié par Eleanor Roosevelt durant le New deal.
Comment appréhender ce récit civilisationnel et sur quels principes repose-t-il ?
D'abord, regarder la réalité en face et prendre conscience que nous avons bâti une vraie société européenne partageant des préoccupations, des valeurs, des attentes par rapport à l'avenir, des principes communs qui nous sont très largement spécifiques. Il s'agit de marqueurs civilisationnels différenciants qui se sont affirmés progressivement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : la dignité de la personne humaine et l'interdiction de la peine de mort, un droit européen commun qui encadre la toute-puissance des Etats qui avait conduit à deux guerres mondiales, un capitalisme régulé, un attachement très fort à l'environnement, à la culture et à la dimension sociale, le caractère central de l'égalité homme femme... L'Union est la communauté politique continentale qui comprend le plus de femmes dirigeantes, à la fois à la tête des États membres mais aussi à la tête des principales institutions de l'Union (Commission, Parlement, Banque centrale européenne, Comité économique et social).
Nous avons mis au coeur de notre système politique ce principe de responsabilité à la fois à l'égard des générations futures et à l'égard de l'environnement qui se traduit concrètement aujourd'hui par le Green deal européen. Les Européens sont ainsi les plus avancés dans la transition écologique dont l'urgence est accrue par la guerre en Ukraine. Dernier marqueur de cette société européenne en construction, l'idée que la science, la technologie, le numérique doivent être mis au service de l'humain, et ne pas servir uniquement le marché ou le pouvoir, en rupture avec les approches américaine et chinoise.

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen lors de l'émission "Stand up for Ukraine" à laquelle participait par vidéo le président ukrainien Volodymyr Zelensky, le 9 avril 2022 à Varsovie
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Comment construire ce récit à partir des citoyens ? Grâce à des actions comme la Conférence sur l'avenir de l'Europe ?
La Conférence sur l'avenir de l'Europe est une expérience politique de démocratie citoyenne transnationale inédite initiée par Emmanuel Macron qui a eu jusqu'à présent trop peu de visibilité. Les citoyens européens tirés au sort, représentatifs de la diversité des sensibilités nationales et politiques de l'Union, n'avaient aucune expérience du sujet européen et à peu d'exceptions, ils ont pourtant tous accepté d'y participer, témoignant d'une appétence inattendue pour le débat politique européen.
Dans leurs conclusions, ils témoignent d'une expérience majeure qui a transformé leur vision de l'Europe et leur a permis de se concevoir comme des citoyens véritablement européens, capables d'articuler citoyennetés nationale et européenne. Parmi leurs recommandations, ils soulignent la nécessité d'établir une éducation civique européenne pour tous les citoyens, mais aussi de généraliser l'expérience dont ils ont bénéficié en participant à cette conférence sur l'avenir de l'Europe. Les retours d'expérience ont frappé les esprits même les plus sceptiques au sein des Etats membres et des institutions.
Grâce à la culture aussi ?
La culture a évidemment un rôle essentiel. Au lendemain de la guerre, on préconisait l'altérité, la connaissance de l'autre comme principe de base d'une civilisation européenne renouvelée. Il serait important que chaque citoyen européen, dès le plus jeune âge, ait l'opportunité d'aller dans un autre pays pour prendre conscience à la fois de ces différences et des points communs européens, grâce à un Erasmus des collégiens généralisé à tout jeune citoyen européen.
Cette idée avait déjà été avancée lors de la présidence française de 2008 sous l'impulsion du président Nicolas Sarkozy. Erasmus ne doit pas rester le privilège de quelques centaines de milliers d'étudiants et d'apprentis, il faut développer un Erasmus véritablement pour tous sans exception. Je crois également à l'investissement dans les productions culturelles et notamment les coproductions de séries comme Borgen, Versailles, Leonardo, Doc... qui nous inscrivent dans une histoire ou une réalité partagée. C'est un combat qui me tient à coeur et que j'ai porté comme dirigeant de l'Union européenne de Radiotélévision.
L'Europe avance principalement par crises, quand les Américains ou les Chinois portent des stratégies à 2050. L'UE manque-t-elle de vision, de planification ?
Nous devons réussir à articuler le temps démocratique et le temps long, avec des outils qui permettent de se réapproprier le long terme. Une proposition serait par exemple de transformer le Comité économique et social européen en un outil de prospective politique, qui associe à l'échelle du continent les comités des autres États membres, la société civile, le monde de la science et notamment les académies des sciences qui ont joué un rôle majeur dans le développement scientifique européen ainsi que des représentants des jeunes générations.
Quel monde, quelle société et donc quel projet européen voulons-nous en 2050 ? Comment tirer parti des transformations radicales qui sont en cours, notamment dans le domaine scientifique et technologique, pour les mettre au service de ce projet et développer de nouveaux droits et de nouvelles libertés les citoyens ?
Un vrai travail prospectif, permettant de nous projeter ensemble dans l'avenir, avec différents scénarios qui permettent d'ouvrir l'univers des possibles, me paraît donc indispensable.
Je serai plus prudent sur la notion de planification. Les Européens ont une méfiance souvent justifiée à l'égard de la planification depuis les années1980. La planification a connu son lot d'échecs et de dérives sur le continent, ouvrant la voie à au capitalisme à tous crins des années 1980 et surtout 1990. Les pays de l'Est ont en outre très mal vécu la planification soviétique. Dès lors la planification, comme l'idée de civilisation, a longtemps constitué un tabou.
À partir du moment où nous sortons de la période de la mondialisation heureuse, où nous entrons dans une guerre de récits civilisationnels, et où nos principaux concurrents tirent une partie de leur attractivité de leur capacité à se projeter dans l'avenir et n'hésitent pas à planifier, nous ne pouvons plus nous interdire de nous projeter ensemble ni de planifier mais de manière ciblée dans des domaines qui l'exigent et pour lesquels la dimension européenne est clé. C'est essentiel pour l'attractivité de notre Union et pour notre confiance dans l'avenir, cela ne veut pas dire que l'on doive planifier à tout crin. Il faut le faire dans certains domaines où cela est indispensable comme, par exemple, le militaire, certaines infrastructures industrielles, numériques, énergétiques ou sanitaires ou encore la transition écologique. Cette dernière ne peut se concevoir que dans le cadre d'une stratégie de planification à long terme qui, pour être pleinement efficace, doit au moins se penser à l'échelle continentale.
Emmanuel Macron a été réélu sur une plateforme pro-européenne, avec le souhait de faire de l'Europe une puissance d'équilibre. Les planètes européennes sont-elles alignées pour avancer en ce sens ?
Saluons d'abord la clarté et la force de l'engagement européen d'Emmanuel Macron dans la campagne. Une fenêtre d'opportunité historique s'ouvre d'ici à la fin de la présidence française de l'Union européenne pour lancer un exercice de réformes des politiques européennes et d'adaptation de nos institutions aux nouvelles réalités mondiales, en associant autant que possible nos concitoyens. Emmanuel Macron se trouve-t-il en mesure de saisir cette opportunité, avec ses collègues allemands et italiens et les dirigeants des institutions, pour lancer un exercice conventionnel qui prépare le terrain à une conférence intergouvernementale de modernisation des traités dans des domaines ciblés ? La réponse est clairement oui.
Désormais, tous les Européens ont conscience que nous devons faire face à des mastodontes, que ce soit les super puissances continentales mais aussi des entreprises comme les GAFA qui se comportent comme de grandes puissances géopolitiques, dans un monde plus incertain et beaucoup plus périlleux.
Emmanuel Macron bénéficie d'une convergence astrale remarquable avec la légitimité institutionnelle que lui donne la présidence du Conseil de l'Union européenne, la dynamique politique liée à sa nette réélection et la conscience partagée des Etats membres de la nécessité, mise en exergue par la crise ukrainienne, de créer les conditions d'une unité durable et d'adapter l'Union à une nouvelle donne géopolitique. Le gouvernement polonais, connu pour son euroscepticisme, demande aujourd'hui plus de soutien de la part de l'Union et se fait désormais l'avocat de l'unité européenne. Les Slovènes viennent de voter pour un Premier ministre très pro-européen.
Il s'agit maintenant de créer les conditions d'une révision des traités qui permette de produire les biens communs souhaités par les Européens dans le domaine du numérique, de la santé, du social, de la défense, de la politique extérieure, de l'enseignement supérieur... Mais aussi de pérenniser certains dispositifs mis en place à l'occasion de la pandémie comme la capacité d'emprunt de l'Union, l'augmentation du budget européen et le programme de soutien au chômage partiel et de garantir la création de nouvelles ressources financières pour l'Union européenne.
