Il a 12 ans et une bonne petite bouille d'ange. Sur les murs de sa chambre, à Lviv, Oleksa, un passionné de foot, avait accroché ses trésors : des maillots signés par des footballeurs célèbres - celui de l'international ukrainien Marlos est le clou de sa collection - et des gants de gardien.
En juillet, Oleksa repère l'appel de Kristina sur une plateforme de collecte de dons. La jeune femme veut offrir à l'armée un drone d'observation, dont les soldats ukrainiens ont tant besoin pour ajuster leurs tirs. Le gamin n'hésite pas : il vend sa collection aux enchères. Grâce à lui, 3000 euros sont récupérés et Kristina a pu remettre le drone, acheté en Estonie, à Volodymyr Rashchuk, un chef de bataillon, avant qu'il ne reparte sur le front.
Soldats, ministres et agriculteurs unis dans un même but
"Que veux-tu faire plus tard ?" Il y a encore quelques mois, Oleksa aurait sans doute, comme tous les enfants du monde, répondu "footballeur". Aujourd'hui, il veut juste avoir droit à un avenir. Et pouvoir vivre libre dans son pays. Ce rêve, c'est, aussi, celui de notre courageux soldat, Volodymyr, un colosse de 35 ans qui a mis entre parenthèses sa carrière d'acteur pour prendre les armes dès le premier jour de la guerre. Ou de Kristina, qui tremble tous les jours pour ses parents, restés sous les bombardements russes dans la région de Donetsk (elle l'a quittée en 2014 pour se réfugier à Kiev).
Des centres de réfugiés de Lviv, dans l'ouest, aux rues dévastées de Kharkiv, des champs fertiles de la région de Tchernihiv, au nord, aux cafés qui rouvrent leurs portes à Boutcha, la ville martyre : que l'on parle avec un agriculteur, un soldat, un chef d'entreprise, un ministre, un informaticien, un bénévole d'une association humanitaire, un citoyen ordinaire ou le président Volodymyr Zelensky lui-même, partout se ressent cette même énergie, cette ferveur existentielle. Pour tous, un seul but : défendre leur pays contre l'agresseur russe qui a décrété, en bafouant tous les droits humains, que 44 millions d'Ukrainiens, pourtant indépendants depuis trente et un ans, n'étaient pas souverains dans leur propre pays.
Le 24 février, alors que les premiers chars russes s'approchaient de la capitale, tout un peuple s'est levé. A Soumy ou à Tchernihiv, des civils qui, quelques heures plus tôt, étaient encore boulanger ou avocat, s'enrôlent dans la défense territoriale. Dans la capitale, on creuse des tranchées, au milieu des tours et des parterres de fleurs. Les initiatives se multiplient. Chacun y met du sien.
Mykhailo Fedorov, le jeune ministre du Numérique, lève une armée de 250 000 geeks chargés de cibler des sites stratégiques russes et de protéger le pays contre les cyberattaques. Dans une brasserie de Lviv, des bénévoles transforment 2000 bouteilles de bière en cocktails Molotov. Dans les églises, les mairies ou les bibliothèques, des femmes tissent des filets de camouflages et accueillent les millions de civils qui fuient les combats. A la campagne, des agriculteurs montent sur leurs tracteurs pour récupérer des chars russes abandonnés par manque d'essence.
La révolution de Maïdan, naissance de la résistance
D'où vient cette incroyable capacité de mobilisation ? Pour y répondre, il faut revenir à la fin 2013, avec la révolution de Maïdan contre le pouvoir prorusse de Viktor Ianoukovitch. Alors étudiant aux Etats-Unis, Yurko Didula rentre précipitamment en Ukraine pour participer au mouvement. "On a très vite compris que Ianoukovitch n'était qu'un instrument entre les mains de Moscou pour contrôler l'Ukraine", explique le jeune homme.
"En novembre 2013, nous pensions que la société ukrainienne était devenue amorphe, que sa force avait disparu, comme si le fleuve Dniepr était soudainement devenu souterrain, se souvient le philosophe Constantin Sigov, professeur à l'académie Mohyla, à Kiev. Une semaine plus tard, un million de personnes se retrouvaient dans le froid glacé, tel un fleuve de solidarité, pour défendre ce qu'Emmanuel Levinas appelle notre 'entre nous', c'est-à-dire notre humanité." Et l'intellectuel de poursuivre : "Un tel phénomène est invisible pour un dictateur, qui est incapable de prendre en compte la volonté des gens libres. Pour lui, c'est forcément l'étranger qui instrumentalise le peuple, et c'est bien là son point faible... C'est la défense de cet espace qui est la clef, aujourd'hui, de notre résistance." Malgré les craintes initiales, cet "entre nous" n'a pas succombé à la guerre. Au contraire, il en est sorti renforcé, chacun s'en étant senti dépositaire.

Dans une station de métro de Kiev, le 8 mars 2022, la population se protège des bombardements russes sur la capitale ukrainienne.
© / DIMITAR DILKOFF / STF / AFP
La prise de conscience militaire dans la population remonte, elle-aussi à environ huit ans. "Après l'annexion de la Crimée, puis le début des combats dans le Donbass en 2014, il était évident que nous entrions dans une autre phase de résistance à la Russie", poursuit Yurko Didula, qui crée à l'époque une association humanitaire pour aider à reconstruire des maisons détruites à l'est. "En 2014-2015, le gouvernement était en quasi-faillite et l'armée en déliquescence, rappelle Anna Colin-Lebedev, sociologue spécialiste des sociétés post-soviétiques. Beaucoup d'Ukrainiens ont alors réalisé que l'Etat ne pourrait pas les protéger. Ils ont constitué des bataillons de volontaires." Et lancé toutes sortes d'actions de soutien.
Aujourd'hui, ces réseaux sont réactivés. Créée en 2014, la fondation de Vitaliy Deynega, un informaticien de Kiev, avait récolté jusqu'au début de l'année 2022 environ un million d'euros pour équiper les soldats envoyés dans le Donbass. Depuis le 24 février, elle a changé de dimension : les 110 millions collectés ont permis d'acheter 22 000 gilets pare-balles, 4400 caméras de vision thermique... A l'échelle du pays, l'élan de solidarité est spectaculaire : 45% des Ukrainiens apportent une aide financière à l'armée, plus d'un tiers sont bénévoles ou fournissent un soutien matériel, selon un sondage réalisé en avril par l'institut Rating.
"Pour les Ukrainiens, c'est tout simplement la question de leur existence qui est en jeu, insiste Anna Colin-Lebedev. A cet égard, ceux qui interprètent cette guerre comme un conflit territorial se trompent ; s'asseoir autour d'une table pour négocier un cessez-le-feu n'arrêtera pas cette guerre, car ce n'est pas sa nature. La politique de la Russie est très claire : elle veut empêcher les ukrainophones d'exister."
Partout dans le pays, les gens en ont une conscience aiguë. "Cette guerre, ce n'est pas un combat pour l'indépendance, mais pour la survie !", s'exclame Hlib Stryjko, depuis son lit d'hôpital, à Kiev. Habillé d'une vychyvanka, une chemise traditionnelle ukrainienne, cet activiste de 24 ans s'est engagé dans l'armée en janvier 2021. Issu de la génération Maïdan, il n'a connu que l'Ukraine indépendante. Au début de la guerre, il est affecté à Marioupol. "On a tenu la forteresse pour que les autres aient plus de temps pour établir de nouvelles lignes de défense, et j'aurais donné ma vie pour ça", assure-t-il. Pendant un mois, avec ses frères d'armes, il défendra la ville portuaire du Donbass sous une pluie de missiles, de roquettes et d'obus. Il tient en se récitant les vers - interdits sous l'ère soviétique - d'un dissident ukrainien, qui mourra au goulag en 1985. "Endure, endure, la souffrance te polit (...) / Personne ne te sauvera de l'infortune / Personne ne te déviera de ton propre chemin / Tiens-toi donc dessus jusqu'à la fin." Le 10 avril, Hlib est gravement blessé aux hanches, puis fait prisonnier. Il est gardé en captivité dix-sept jours à Donetsk puis en Russie, presque sans nourriture ni traitements, et soumis à du harcèlement psychologique - "les Russes nous disaient qu'ils avaient déjà pris Dnipro, Odessa, et nous on ne savait rien..." - avant d'être échangé.
Enfiler un treillis s'est imposé comme une évidence pour des hommes qui, pourtant, ne s'étaient jamais battus. Juge à Lviv, Stanislav Lozytsky, 41 ans, s'est engagé dans l'armée début mars. "En temps de paix, je sers mon pays en officiant au tribunal. Quand la guerre a commencé, j'ai mis ma famille à l'abri en Pologne pour l'aider différemment", témoigne ce père de deux jeunes enfants. Mais il garde un souvenir amer de son expérience militaire. "Dans la caserne où nous avons été stationnés pendant deux semaines avant de partir au front, on ne nous a pas donné de formation digne de ce nom", regrette-t-il. Mal préparé, il est immédiatement plongé dans l'enfer de l'est, à Popasna. Après des tirs de canon, il est enseveli sous les débris avec ses compagnons de caserne, tous blessés ou morts. Il finit par être évacué par un véhicule qui évite de justesse des tirs de roquettes. Victime d'une commotion cérébrale et le genou abîmé, il compte repartir au combat quand il sera rétabli. Malgré son regard lucide sur l'armée, sa volonté de "dégager les Russes des territoires ukrainiens" et de "contre-attaquer" reste intacte.

A Dobropillya, une ville du Donbass dévastée par les combats, le 15 juin 2022.
© / ARIS MESSINIS / AFP
Résister, c'est l'affaire de tous, même de ceux qui tiendront jamais un fusil. Pâtissière dans la ville, devenue tristement célèbre de Boutcha, dévastée par les Russes, Natalia Yanenko a choisi de rouvrir le plus tôt possible son salon, Cake & Joy. "Lorsque nous sommes revenus après leur départ, en avril, nous n'avions pas du tout l'idée de relancer rapidement l'activité, glisse-t-elle. Il fallait tout remettre en l'état et il n'y avait pas grand monde. Mais plusieurs habitants nous ont demandé s'ils pouvaient avoir un café..." Elle se remet alors derrière les fourneaux. "Ce n'était pas une décision dictée par le business, mais par l'aspect humain. Les gens veulent parler, partager leur histoire, certains racontent comment ils ont quitté la ville, d'autres où ils se sont cachés pendant l'occupation... Pour eux, c'est précieux de pouvoir s'asseoir à une table, de déguster un gâteau : le symbole d'un retour à une vie normale."

Natalia Yanenko, gérante de la pâtisserie café "Cake & Joy", à Boutcha
© / C.P.
L'impossibilité de vivre "comme avant"
Taras Maselko, le directeur de la communication du groupe Fest!, qui possède une chaîne de restaurants, s'est, lui aussi, dépensé sept jours sur sept, pendant des mois, pour soutenir son pays. Associée à une ONG, l'entreprise concocte des repas pour les réfugiés de la région de Lviv (jusqu'à 30 000 par jour) et distribue des packs de ration aux soldats. Elle met aussi à contribution ses clients pour livrer du matériel à l'armée. Son rêve : acheter... un avion de chasse d'ancienne génération ! Fantaisiste ? Pas tant que ça : 400 000 dollars ont déjà été levés.
Alors que l'effervescence du printemps, avec ces vagues de réfugiés à secourir, est un peu retombée, il devient de plus en plus difficile pour Taras de "vivre comme avant", de s'asseoir pour boire une bière, alors que tant de ses amis tombent sous les balles. "Pourtant, tous ceux qui sont sur le front me disent la même chose : "Nous, on fait notre part, mais on a besoin que vous fassiez aussi la vôtre, à l'arrière. Continuez à vivre parce qu'en soutenant l'économie, vous nous soutenez. Grâce à vous, nous pourrons retrouver une vie normale quand nous rentrerons de la guerre"."
Ils ont raison : faire tourner l'économie, c'est, aussi, résister. "Il n'y a pas d'autre option que de faire tenir le business, car nous devons soutenir les agriculteurs et donner du travail à nos employés, qui ont besoin d'un salaire pour vivre, confirme Oleksiy Kulik, patron d'Agrosem, une société de vente de matériel agricole et de logistique. En restant debout, nous aidons aussi le gouvernement à équiper notre armée." Mais sa motivation est bien plus profonde. "Nous sommes sur notre terre, nous devons nous battre pour elle. Nous sommes nés ici, nous travaillons ici, nos entreprises, nos familles sont ici. Je pourrais vivre n'importe où, en Allemagne - où j'ai étudié - en France, aux Etats-Unis... Mais je ne veux pas quitter mon pays. Nous croyons à la victoire parce que nous n'avons pas d'autre choix..."
D'autres entrepreneurs mettent carrément leur entreprise au service de l'armée. A Kiev, Veronika Kobzistaja, 28 ans, a "mis sur pause" son agence de communication pour se lancer dans la fabrication de chaussures pour les soldats. Le nom de sa société, Enei, évoque le premier ouvrage écrit en langue populaire ukrainienne, par Ivan Kotliarevsky, en 1798 (une parodie de l'Enéide remplaçant les héros de la guerre de Troie par des Cosaques).
Andrii Levytskyi, le fondateur de Woodluck, un fabricant de meubles a, quant à lui, livré des "hérissons" en acier à l'armée afin de bloquer les chars ennemis. A présent, il coopère avec une association humanitaire pour envoyer des cartons alimentaires dans l'est de l'Ukraine : il met à disposition ses entrepôts, à Lviv, et se charge de toute la logistique. Mais gare à l'arrivée de l'hiver. Beaucoup de systèmes de chauffage ont été bombardés et ne pourront pas être réparés à temps. Au vu de l'ampleur des destructions, la question de l'hébergement va aussi ressurgir. "Un grand nombre de déplacés dorment dans les écoles, mais elles rouvriront le 1er septembre...", alerte Andrii.
Même pour les russophones, l'unité ukrainienne ne se discute pas
Dans les communautés russophones aussi, cet esprit de résistance se diffuse. Jusqu'à assez récemment, beaucoup d'habitants voyaient Moscou d'un bon oeil - un sentiment alimenté par les nombreux liens familiaux, sociaux, économiques et culturels. Mais ça, c'était avant le 24 février... Les bombes sur Kharkiv, Odessa et d'autres villes russophones lâchées par le "grand frère russe" ont provoqué un choc. Et une déchirure irrémédiable.
Inna peut en témoigner. Elevée en Russie dans la région de Briansk, elle a rencontré son mari ukrainien pendant ses études. A la chute de l'URSS, le couple s'installe dans la région de Louhansk, à Starobilsk. En 2014, la ville manque de tomber aux mains des Russes, mais Inna reste impassible. "Pour moi, c'était une question de politique, ce n'était pas un conflit entre les peuples, dit-elle. C'est seulement aujourd'hui que je comprends que la Russie est un Etat totalitaire qui veut détruire l'Ukraine." Alors que les bombes ont anéanti un quartier de sa ville, elle participe le 2 mars à une manifestation pour arrêter les chars russes. Bien que terrifiée, cette femme de 55 ans harangue les jeunes soldats venus "libérer son pays" et filme des habitants, drapeaux bleu et jaune sur les épaules, entonnant l'hymne ukrainien face aux tanks flanqués d'un Z. Elle implore dans leur langue les militaires russes de rentrer chez eux. Aujourd'hui, Inna vit à Kiev et prend des cours d'ukrainien. "Comment, après Boutcha et Marioupol, parler de réconciliation ?", interroge-t-elle.
Cette détermination à vivre en ukrainiens se dessine dans les peintures, les poèmes ou les chansons. Mais aussi, de plus en plus, sur les corps. Dans la capitale, depuis le début de la guerre, les tatoueurs ne chôment pas. Il y a d'abord eu les militaires, qui veulent graver sur leur peau leur engagement avant de partir au combat. Puis, à partir d'avril, les civils les ont imités. "On a été surpris par l'engouement, dès le premier jour, la salle était pleine", s'enthousiasme Yehor Navishtcho, 22 ans, cheveux blond platine et lunettes colorées, qui organise chaque semaine des séances de tatouage dont les revenus sont reversés à l'armée.
Ce samedi, dans un immense bâtiment soviétique, à quelques pas de la place Maïdan, une trentaine de jeunes se présentent, dont Ioulia, 18 ans, les cheveux rasés. Cette étudiante est venue immortaliser sur sa nuque l'emblème du bataillon Azov, qui s'est illustré pendant la bataille de Marioupol, et dans les rangs duquel combat son oncle. Si, un jour, des soldats russes l'arrêtent et découvrent son tatouage, elle risque gros. Quand on lui demande si elle y a pensé, Ioulia répond, laconique : "Au moins je mourrai libre. Rien n'est plus important pour moi."
Cet article est issu de notre numéro spécial "Nous, les Ukrainiens", en kiosques le 24 août, en partenariat avec BFMTV.
