Les légumes multicolores et les bons morceaux que l'on enfile sans effort sur le barbecue ne ressemblent pas à la froide broche d'acier qui les transperce. Serrés les uns contre les autres, les tranches de viande ou de poisson, les anneaux de poivron, d'oignon et de tomate peuvent cacher entièrement l'axe métallique qui les tient tous ensemble au-dessus de la flamme et grâce auquel ils peuvent cuire et changer de substance.

Dans une récente interview qui a fait beaucoup de bruit, le directeur du musée de l'Ermitage a désigné cet axe sans ambiguïté. "Nous sommes des militaristes et des impériaux", a-t-il déclaré. C'est en effet sur l'axe du militarisme qu'on enfile des produits culturels multicolores qui cachent de moins en moins qu'ils n'ont pas d'autre objectif que d'appuyer "l'opération militaire spéciale".

La guerre, passion de Poutine et noyau idéologique de l'Etat

Sur cet axe on aligne n'importe quelle salade, des fragments d'idées et de symboles précédemment incompatibles, des discours jusqu'au-boutistes et des phrases hypocrites sur une "trêve", toutes sortes d'expositions de peintures, des décors de vêtements sacerdotaux orthodoxes ou des icônes kitsch de la cathédrale des forces armées russes. La guerre comme passion dominante de Poutine et comme noyau de l'idéologie de l'Etat efface toute distinction entre allusion à la vérité et mensonge éhonté. Raison pour laquelle rien ni personne n'empêche le ministre des Affaires étrangères Lavrov d'évoquer une absurde judéité de Hitler comme cause de son antisémitisme.

LIRE AUSSI : Poutine, Macron, danger nucléaire... Entretien exclusif avec le président ukrainien Zelensky

Moscou craint les sanctions occidentales, qui se font douloureusement sentir, et cherche à convaincre l'Europe qu'elles sont "sans effet". Pour alléger ces sanctions et en cacher la portée, les fonctionnaires poutiniens embrochent des manifestations culturelles internationales qu'ils font cuire sur le "barbecue russe". Qui trouvera à son goût cette cuisine infernale ? Certainement pas nous !

Désormais, on ne peut plus séparer l'expérience ukrainienne de l'expérience historique nouvelle des autres pays européens. De façon paradoxale et constante, notre résistance appelle à s'intéresser à la position des autres sociétés européennes. Aujourd'hui, les citoyens de n'importe quel pays européen peuvent donner tout son sens à l'expression : "Nous, les Ukrainiens".

Aujourd'hui, le Kremlin menace : "L'enfer, c'est nous ; ayez peur"

Le Kremlin cherche à prendre en otage toute société ou tout Etat. Aucun Etat européen ne peut plus se faire d'illusion sur ce point. Ce que la Russie fait en Ukraine porte la même marque de violence et de chantage que ses négociations avec ses partenaires occidentaux, mais sans le masque de l'amabilité. Peter Pomerantsev, le grand journaliste ukrainien a raison : "En se reposant sur le gaz russe, l'Europe est devenue victime de relations abusives. Il n'y a qu'une seule issue : y mettre fin le plus vite possible. Ce ne sera pas simple. Ce sera coûteux. Mais il faut le faire."

Les crimes contre la population civile dont l'armée russe s'était rendue coupable en Tchétchénie, en Géorgie et en Syrie, elle les commet maintenant au coeur de l'Europe. Qui peut nous assurer aujourd'hui qu'elle n'ira pas plus loin ? C'est pourquoi en venant au secours de l'est de l'Europe vous défendez votre propre maison. Cette défense a un coût, à moins que vous ne soyez certains de pouvoir vous dire, et de dire à vos proches, que vous n'aurez pas à vous réveiller en pleine nuit pour courir vers un abri. Telle est l'expérience historique nouvelle qui est déjà la nôtre et dans laquelle nous allons devoir vivre.

LIRE AUSSI : Guerre en Ukraine : la leçon d'héroïsme d'un peuple martyrisé par Poutine

Qu'est-ce qui distingue fondamentalement l'actuel régime cynique de la Russie du régime soviétique précédent ? Jusqu'à l'effondrement de l'URSS et la publication dans les médias d'innombrables documents accablants sur les crimes soviétiques, on pouvait prétendre "qu'on ne savait pas". Les Soviétiques pouvaient se duper eux-mêmes et dire presque honnêtement qu'ils ne savaient rien des horreurs du goulag. A partir de 1991, pareille indulgence est devenue impossible et, sur les principales chaînes de télévision, le régime soviétique a été qualifié de criminel par un très grand nombre de ses victimes.

C'est ainsi que tomba le rideau qui cachait les chambres de torture du KGB et les camps où l'on avait envoyé des millions de mal-pensants. Pendant toutes les années 1990, la population post-soviétique dans son ensemble a pu assimiler ces faits. Cette expérience historique a transformé le modèle de la xénophobie soviétique. Au temps de l'URSS, tout le mal du monde gisait à l'étranger, surtout en Occident. Or voilà qu'on s'apercevait qu'une part considérable du mal mondial venait de chez soi, de son pays et de sa société.

Des dizaines de millions de Soviétiques ont vu le film géorgien Le Repentir, qui portait sur les crimes staliniens. Mais c'est le choix politique inverse qui a été fait. Au lieu de condamner les crimes, de purifier la mémoire et de se repentir, on a choisi un programme de revanche et de ressentiment. C'est avec cynisme que l'on a rejeté l'illusion de "l'ignorance" des crimes et que l'on a répudié tout complexe à ce sujet.

A l'époque soviétique le Kremlin, pour ainsi dire, répétait la formule bien connue "l'enfer, c'est les autres". Aujourd'hui il affirme carrément "l'enfer, c'est nous" : "Ayez peur de nous ; nous instaurerons l'enfer où nous voudrons."

Kateryna, 70 ans, attend avec d'autres personnes une aide humanitaire près d'une maison détruite à Boutcha, en Ukraine, le 16 juin 2022

Kateryna, 70 ans, attend avec d'autres personnes une aide humanitaire près d'une maison détruite à Boutcha, en Ukraine, le 16 juin 2022

© / afp.com/Genya SAVILOV

La guerre a creusé le lit de ce fleuve de haine. Travaillées par la télévision russe, des masses entières de gens acceptent les crimes de guerre et se glorifient des conquêtes obtenues à ce prix. Parviendra-t-on à accoutumer les citoyens occidentaux à pareil cynisme ? L'ancien chancelier allemand Gerhard Schröder, toujours proche de Vladimir Poutine malgré la guerre, restera-t-il une odieuse exception ? Ou d'autres comme lui vont-ils saper les bases des règles démocratiques ?

Les militaristes du Kremlin voulaient embrocher la ville de Kiev en même temps que Marioupol, Kharkiv et Odessa. Mais voilà qu'en 2022 l'Ukraine déjoue ce projet d'élargissement du barbecue russe.

LIRE AUSSI : Guerre en Ukraine : la chute de la Russie totalitaire est inexorable, par Alain Madelin

Depuis le 24 février, six interminables mois de guerre ont jeté toute la lumière sur l'alliage criminel dont est faite cette "broche" militaire. Les lambeaux de discours et de mythes qui la décoraient ont pris feu et sont tombés dans la braise. Dénudée et noire de suie, l'arme d'acier se dresse au milieu du XXIe siècle. Couverte de blessures, Odessa se saisit de ce fétiche ignoble comme d'un butin et le jette aux pieds de son maire légendaire, le duc de Richelieu. Ironie de l'histoire ? A ce propos, c'est à Odessa que j'ai pour la première fois entendu l'expression : "Le militarisme, c'est la broche du 'barbecue à la russe'. " Quand la formule sera-t-elle enfin dépassée ?

Apparemment, ce n'est pas pour demain : on voit circuler sur Internet d'horribles photos de têtes d'Ukrainiens plantées sur des pics par des soldats russes. La métaphore de la broche est devenue réalité nue. L'intention de cette bestialité semble double : inciter les victimes à se discréditer devant l'opinion mondiale en se livrant à leur tour à des horreurs symétriques, et, en même temps, dissuader les Occidentaux de se mêler de ce conflit en laissant l'agressé seul face à son agresseur. A tout cela il faut opposer un refus résolu.

Nous ne sommes pas dans un jeu électronique, mais dans une réalité humaine que l'on essaie de détruire sous nos yeux. Et c'est à travers chacun d'entre nous - et par notre solidarité - que la vie s'oppose à l'inhumain.

Chercheur à l'Institut de philosophie de l'Académie nationale des sciences d'Ukraine, Constantin Sigov, dirige le laboratoire franco-ukrainien à l'université de Kiev. Il enseigne la philosophie à l'Académie Mohyla de Kiev.

Cet article est issu de notre numéro spécial "Nous, les Ukrainiens", en kiosques le 24 août, en partenariat avec BFMTV.