Depuis le mois de mars, ils vivent confinés dans des camps, sur une poignée d'îles de la mer Égée en raison de l'épidémie de Covid-19. Cette mesure devait prendre fin ce lundi 11 mai. Le ministre grec de l'immigration vient pourtant d'annoncer, dimanche dernier, qu'il prolongeait jusqu'au 21 mai le confinement des dizaines de milliers de migrants qui vivent dans ces casemates surpeuplées. Pourquoi ce report ? En raison du risque sanitaire : les autorités craignent l'arrivée de ces réfugiés en Grèce continentale. Et ce, même si elles n'ont, jusqu'à présent, enregistré aucun cas de contamination dans les camps de migrants.

Bombe à retardement

Mais il y a urgence : près de 37 000 réfugiés vivent en effet dans des installations prévues pour 6200 personnes. Surnommé "la jungle", le camp de Moria, sur l'île de Lesbos, en abrite 20 000 - plus de six fois sa capacité. Un vrai casse-tête pour le Premier ministre conservateur Kyriakos Mitsoyakis, qui subit un feu nourri de critiques d'ONG de défense des droits de l'homme, dont Human Rights Watch. Toutes demandent au gouvernement grec de décongestionner "immédiatement" ces camps pour éviter un drame humanitaire. C'est également l'appel lancé par Jean Ziegler, ancien vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l'homme, auteur de "Lesbos, la honte de l'Europe", sorti le 9 janvier dernier aux éditions du Seuil. Entretien.

Quelle est la situation des réfugiés dans les îles grecques ?

Épouvantable. Dans la caserne de Moria, où s'entassent plus de 20 000 personnes, il n'y a qu'un WC pour 100 personnes. L'odeur est pestilentielle, les réfugiés dorment sur des plastiques. Plus de 4000 enfants non-accompagnés dorment dans des tentes, certains sont livrés aux assauts sexuels des adultes. Pour se laver les mains, il faut attendre des heures dans une file interminable. La promiscuité est insupportable. Deux familles doivent se partager un container de 3,6 mètres carrés. Autant dire que le principe de distanciation sociale est très théorique. Ces camps sont la honte de l'Europe. Dans son discours pascal, le pape François a demandé leur fermeture. Ajoutons que ces "hotspots" sont des foyers potentiels de transmission du virus. S'il s'y développe, il frappera la Grèce continentale, qui a été relativement épargnée par la pandémie.

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Pour les habitants de ces îles, la situation est également critique.

Il y a dans ces îles une forte tradition d'hospitalité, et les migrants en ont longtemps bénéficié. Ces dernières années, certains pêcheurs grecs sortaient même en mer en pleine tempête pour porter secours à des zodiacs sur le point de chavirer. Plus de 60% des habitants de Lesbos sont eux-mêmes des descendants de réfugiés grecs, expulsés d'Asie mineure en 1921, après la défaite grecque contre l'armée kémaliste. Mais les insulaires sont débordés par la vague migratoire et les tensions sont croissantes. Elles donnent du grain à moudre aux militants grecs d'extrême-droite, qui ont pris racine dans ces îles...

Que faire, sachant que la situation actuelle (déconfinements progressifs en Europe, frontières fermées) complique singulièrement la donne ?

Je n'en vois qu'une : répartir ces demandeurs d'asile au sein des États membres, selon le plan qui avait été défini en 2016. Pour un être humain persécuté, il ne saurait exister de traversée illégale de frontière - comme le proclame l'article 14 de la Déclaration universelle des Droits de l'homme. Problème : les États d'Europe de l'est refusent encore et toujours ce plan de relocalisation, à l'instar de la Pologne, qui veut sauvegarder sa "pureté ethnique". Que faire ? Discuter ? C'est inutile. Donnez le doigt à un raciste, il vous réclamera le bras. Rappelez-vous Chamberlain, revenant de Munich en 1938 : il pensait avoir sauvé la paix, il a eu la guerre. Plutôt que de chercher l'apaisement, mieux vaut combattre le mal en usant de tous les moyens institutionnels et pacifistes. L'Union européenne doit suspendre ses versements à ces régimes proto fascistes - ce que la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, refuse de faire, parce qu'elle a été élue grâce à leurs voix... Mais il est temps d'agir. Si l'Union européenne (UE) liquide l'héritage de ses pères fondateurs, elle met en péril sa crédibilité. Pis, elle remet en cause son fondement moral.