La troisième année du quinquennat d'Emmanuel Macron s'achève par un échec et par une réussite, aussi retentissants l'un que l'autre. L'échec : la raclée monumentale subie aux élections municipales, reflet de son incapacité à doter son parti d'un ancrage local et d'un rejet de sa personnalité. La réussite : celle d'une avancée historique vers une Europe politique à laquelle personne ne croyait plus, largement due à sa capacité d'entraîner l'Allemagne vers un changement radical de sa philosophie européenne. Que cette réussite-là ne vaille pas au président le moindre crédit de popularité est certes le signe de ses défaillances, de ses maladresses et de ses ratages, mais aussi celui de la méconnaissance qu'ont les Français de l'Union européenne et des protections vitales qu'elle leur apporte face aux hostilités de la Chine et des Etats-Unis, dans une mondialisation où seules les grandes puissances peuvent se faire entendre.
De tous les présidents de la Ve République, Emmanuel Macron est l'un des seuls à avoir fait de l'Europe une priorité persistante. Le seul à avoir conquis l'Elysée précisément sur ce programme à haut risque, le moins populaire de tous, celui dont tous les populistes ont fait leur bouc émissaire. Son enthousiasme n'a pas pour autant échappé à une maladie bien française : l'arrogance et le lyrisme.
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Ses quatre grands discours européens, dont celui de la Sorbonne en septembre 2017, avaient la qualité d'être visionnaires, et le défaut de voir trop grand pour être réalistes. Ils étaient d'autant moins audibles que tenus par le chef d'un Etat, la France, dont les performances en termes de chômage, de croissance, de dette et de déficit public sont depuis longtemps parmi les pires de la moyenne européenne. Résultat : ils ont agacé le partenaire principal, l'Allemagne, au moment où Angela Merkel, tout juste réélue pour la quatrième fois et déjà peu audacieuse de nature, se retrouvait dans un étau sous la pression de l'extrême droite et d'une coalition acrobatique qui lui coupait les ailes.
Macron a aidé Merkel à briser le tabou allemand de la mutualisation
La catastrophe du coronavirus a eu un bienfait inespéré : la révolution européenne voulue trop tôt par Emmanuel Macron est soudain apparue comme une nécessité et son discours de la Sorbonne, décliné sur le thème d'une souveraineté européenne en six "clefs" (sécurité, défi migratoire, développement, écologie, numérique, puissance économique), n'est finalement resté lettre morte sur aucun dossier. Des avancées avaient déjà eu lieu dans le domaine de la défense, de la protection des frontières européennes ou de la protection sociale (révision de la directive sur les travailleurs détachés). La crise exceptionnelle que nous traversons a totalement changé la donne.
L'exploit d'Emmanuel Macron est d'avoir su entraîner Angela Merkel dans une révolution copernicienne et lui faire quitter "le camp des pays du nord de l'Europe" pour briser le tabou allemand : la mutualisation (partielle) des dettes. Beaucoup reste à faire en Europe - action commune face aux migrations, taxation des géants du numérique, ambitions pour le climat, difficile harmonisation de la fiscalité européenne. Mais ce tournant opéré par l'initiative franco-allemande de mai, qui reste à être entérinée en juillet par les quatre Etats "frugaux" réticents, pose les bases d'une Europe politique et solidaire, laquelle n'est déjà plus un simple projet de marché. Le problème d'Emmanuel Macron est que cette victoire considérable, pourtant essentielle à la vie des Français, ne lui apportera pas un électeur de plus.
