Et c'est reparti. Rien de tel qu'une campagne présidentielle française pour ressortir le bouc émissaire préféré de tous les populismes - fussent-ils de droite, de gauche ou de passage : la bonne vieille Union européenne. Cette institution, certes bourrée de lourdeurs et de défauts, présente l'avantage non négligeable d'accroître notre prospérité et notre puissance communes tout en garantissant nos libertés, nos Etats de droit et des normes élevées de protection sociale, sanitaire et environnementale - rien que ça. Et, accessoirement, d'éviter à la France de se trouver réduite à un pays en pâte à mâcher, aux prises avec d'autres puissances qui ne lui laisseraient pas le moindre mot à dire. Aucun candidat crédible n'ose donc plus réclamer une sortie de l'UE. Pas même le grand manitou du nationalisme français, Eric Zemmour, qui a vu à la fois Marine Le Pen s'y cogner méchamment le nez et le Brexit de Boris Johnson patiner dans la panade. Mais le nouveau jeu à la mode est de torpiller l'UE sans le dire, selon la fameuse technique du bodybuilding. Cette performance assez futile mais qui a ses adeptes consiste à exhiber sur la scène nationale, en variant les poses, une musculature aussi volumineuse en apparence qu'elle est impuissante et ne sert à rien. On en raffole naturellement chez les populistes habituels, de Le Pen à Montebourg, mais aussi chez Les Républicains, parti déboussolé et hypnotisé par l'irrésistible ascension du presque candidat Zemmour.
A la veille du congrès qui déterminera leur propre candidat à la présidentielle, même les plus raisonnables se sont mis à rivaliser en surenchères antieuropéennes. L'arrêt du Tribunal constitutionnel polonais (aux ordres du pouvoir politique, quel modèle !) affirmant la prééminence du droit national sur le droit européen, saluée par Maître Zemmour, leur a carrément fait perdre la tête.
Utopie européenne à la mode populiste
Ce fut un défilé de majorettes. Xavier Bertrand : il faut introduire dans la Constitution "un mécanisme de sauvegarde des intérêts supérieurs de la France". Eric Ciotti : il faut "modifier l'article 55 de la Constitution pour affirmer sa primauté sur les décisions européennes". Valérie Pécresse : il faut contester la primauté du droit européen sur les "identités constitutionnelles" des Etats membres. Quant à Michel Barnier, l'ex-commissaire européen connu pour sa loyauté et son hostilité aux effets de manche, le négociateur du Brexit à juste titre intraitable avec les Britanniques sur le "cherry picking" (l'Europe à la carte), sur le "level playing field" (règles du jeu communes) et sur le maintien d'une instance de gouvernance semblable à la Cour de justice de l'Union (CJUE) pour régler les différends, c'est lui-même qui a ouvert le bal : "Il faut retrouver notre souveraineté juridique pour ne plus être soumis aux arrêts de la CJUE", en mettant en place un "bouclier constitutionnel". Même temporaire et limité à l'immigration et au droit d'asile, l'usage d'un tel bouclier serait folklorique. Dans l'utopie européenne repensée à la mode populiste des "yaka fokon", chaque Etat membre irait de son petit bouclier : les Allemands sur leur contribution au budget européen, les Polonais et les Hongrois sur l'Etat de droit, les Irlandais sur le dumping fiscal, les Chypriotes sur les ventes de passeports contre bons services, et ainsi de suite. Tous les jours la fête !
Nostalgie d'un monde qui n'existe plus
Ces marchands de rêves, nostalgiques d'un Etat national solitaire et puissant dans un monde qui n'existe plus, oublient quelques fondamentaux. Les Etats sont compétents partout (notamment sur l'immigration), sauf dans les domaines qu'ils ont souverainement transférés à l'UE. Si le droit européen n'est pas supérieur au droit national, il n'y a plus de droit européen. Ce principe, qui n'est pas propre aux traités de l'UE mais aux milliers de traités internationaux ratifiés par la France, est inscrit dans notre Constitution. La Cour constitutionnelle allemande (d'ailleurs poursuivie devant la CJUE pour manquement au droit européen) n'a pas remis en cause le traité de l'UE lui-même, mais son application. Comme le rappelle Joël Andriantsimbazovina, agrégé de droit public à l'université Toulouse 1 - Capitole, "il n'y a pas de démocratie sans règles de droit et sans juges". Réviser la Constitution (comment ?) pour revenir soit sur la primauté du droit européen (ou international), soit sur le principe d'application de bonne foi des traités, et ainsi décider unilatéralement d'agir à la carte, "signifierait la sortie de la France du concert des nations." Chers souverainistes bodybuildés, arrêtez la gonflette !
