La menace proférée par Loukachenko vient de prendre du plomb dans l'aile. Contrairement à ce qu'avait laissé entendre le président biélorusse jeudi, le Kremlin a assuré ce vendredi que les livraisons de gaz russe à l'Europe ne seraient pas suspendues. La Russie "est et restera un pays qui remplit toutes ses obligations de livraison de gaz aux consommateurs européens", a déclaré le Kremlin, se désolidarisant de son fidèle allié.
Face au risque de nouvelles sanctions européennes, dans le cadre de la crise migratoire à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, Alexandre Loukachenko avait tenté un coup de bluff la veille. "Nous chauffons l'Europe et ils menacent de fermer la frontière. Et qu'est-ce qui se passerait si nous coupions le gaz naturel qui va là-bas ? Je conseillerais donc aux dirigeants polonais, aux Lituaniens et aux autres écervelés de réfléchir avant de parler", avait lancé l'autocrate.
Ligne rouge pour la Russie
La mise au point de Moscou n'a cependant rien d'étonnant. "Concernant la question du gaz, l'intérêt économique de la Russie l'emporte sur son alliance avec Loukachenko. Ce secteur a une part bien trop importante dans l'économie russe, pour que le pouvoir laisse faire son voisin sans réagir", décrypte la chercheuse Carole Grimaud Potter, fondatrice du Center for Russia and Eastern Europe Research (basé à Genève), qui souligne que "même pendant la guerre froide les approvisionnements en gaz de l'Europe n'ont pas été bloqués".
Le secteur des hydrocarbures (pétrole et gaz) représentant à lui seul plus de 20% du PIB russe et environ 40% des recettes du budget fédéral du pays. "Il est clair que la Russie n'avait aucun intérêt à suivre la Biélorussie dans cette manoeuvre", abonde Nicolas Mazzucchi, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), spécialiste de l'énergie.
L'application de cette menace n'aurait de toute façon eu qu'un effet relativement modéré sur les approvisionnements en gaz de l'Union européenne. "La Biélorussie n'est qu'un pays de transit, qui ne fait que transporter du gaz qui vient de Russie, poursuit cet expert. Or le secteur gazier européen serait aujourd'hui en mesure de substituer assez rapidement un blocage de Minsk, grâce à d'autres voies d'approvisionnement et d'autres fournisseurs de gaz".
Actuellement, environ 20% du gaz russe acheminé chaque année vers l'UE passe par le gazoduc Yamal-Europe, traversant la Biélorussie de part en part. "Les capacités russes d'acheminement en gaz sont suffisantes pour s'adapter si Alexandre Loukachenko décidait tout de même de couper le robinet", reprend Nicolas Mazzucchi. Le gazoduc Turk Stream, inauguré en 2020, achemine ainsi via la mer Noire du gaz russe à destination de la Turquie et de l'Europe. Même chose pour Nord Stream, reliant la Russie à l'Allemagne via la mer Baltique, et bientôt Nord Stream 2, dont la construction a été achevée en septembre dernier.
Une alliance qui reste forte
Pour autant, il ne faut pas voir dans ce rappel à l'ordre du Kremlin un abandon de son voisin biélorusse. "L'alliance entre la Russie et la Biélorussie demeure extrêmement solide et s'est beaucoup renforcée ces derniers mois", rappelle Carole Grimaud Potter. En témoignent les opérations conjointes menées ce vendredi par des troupes aéroportées russes et biélorusses à proximité de la frontière polonaise.
Des manoeuvres qui alimentent la crainte d'une exacerbation des tensions dans la région, alors que d'autres mouvements militaires russes ont également été signalés plus au sud près de la frontière avec l'Ukraine. "Nous continuons à surveiller la situation et les informations que nous avons recueillies jusqu'à présent sont assez inquiétantes", a commenté ce vendredi lors d'un point presse Peter Stano, porte-parole de la diplomatie européenne. "La situation reste très préoccupante dans la région, conclut Carole Grimaud Potter. Et le risque d'escalade militaire est réel."
