La scène, surréaliste, a été vue par des millions de Russes. Lors d'un débat sur la chaîne publique Rossiya 1, le 27 avril, des commentateurs surexcités évoquent, images animées à l'appui, le temps qu'il faudrait à des missiles nucléaires lancés de l'enclave russe de Kaliningrad pour atteindre des capitales européennes. "Berlin, 106 secondes ! Paris, 200 secondes ! Londres, 202 secondes !" énumère méthodiquement la présentatrice. "Comptez les secondes, pouvez-vous l'intercepter ? Coucou, il est déjà là !" enchaîne un invité, apparemment très émoustillé par ce scénario. La veille, dans une autre émission, la rédactrice en chef des médias d'Etat RT et Sputnik avait lâché d'un ton glacial qu'une guerre nucléaire lui semblait "le scénario le plus probable".
Gorgée de propagande
Certes, la télé russe, gorgée de propagande, est coutumière de ce genre d'outrances et l'on doit, comme le rappelle Frédéric Encel, raison garder. Le problème, c'est que les déclarations officielles du gouvernement russe ne sont pas plus rassurantes. Le 25 avril, le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, estimait "réel" le danger de troisième guerre mondiale. "Si quelqu'un a l'intention de créer des menaces inacceptables pour la Russie, il doit savoir que notre réponse sera rapide et foudroyante", renchérissait, deux jours plus tard, le chef du Kremlin Vladimir Poutine.
Rodomontades ? Menaces sérieuses ? Difficile de répondre, dans la mesure où "l'on ne connaît toujours pas les vrais objectifs de Poutine : veut-il contrôler une partie de l'Ukraine ou partir en guerre contre l'Otan ? questionne Marie Dumoulin, directrice du programme Europe élargie à l'European Council on Foreign Relations. Une remarque, toutefois : dans leurs discours, les Russes mettent désormais l'accent sur le fait qu'ils ont en face d'eux les Occidentaux - et non les Ukrainiens, qu'ils présentent comme les marionnettes de l'Ouest."
20 milliards de dollars
Ce changement de ton se produit alors même que les Occidentaux amplifient leur aide militaire à l'Ukraine. Mardi 24 avril, les représentants d'une quarantaine d'Etats se retrouvaient sur la base allemande de Ramstein pour évaluer les besoins ukrainiens et coordonner leurs actions. Quatre jours plus tard, le président américain, Joe Biden annonçait qu'il allait demander au Congrès une rallonge de... 33 milliards de dollars, dont une vingtaine dédiés à l'envoi d'armements lourds.
Des annonces qui passent de plus en plus mal auprès de Poutine, qui, malgré des moyens colossaux, n'a atteint jusqu'à présent aucun de ses objectifs militaires. Comment, dans ces conditions, justifier son aventurisme auprès de la population, sinon par la surenchère ? "S'il n'arrive pas à prendre le dessus de façon conventionnelle, le président russe pourrait être tenté d'ouvrir d'autres fronts, voire de recourir à d'autres types d'armements, notamment chimiques", poursuit Marie Dumoulin. Que feraient alors les Occidentaux ? "Du fait de leurs opinions publiques, ils seraient contraints de faire monter la pression militaire, estime François Heisbourg, conseiller à la Fondation pour la recherche stratégique. En imposant par exemple une zone d'exclusion aérienne au-dessus de l'Ukraine."
Risque d'engrenage
Avec, ensuite, un vrai risque d'engrenage : Poutine pourrait alors attaquer l'Otan ou, pire, faire exploser une arme nucléaire tactique, prétextant que l'intrusion occidentale en Ukraine menace "l'existence même de l'Etat" russe. Objectif : créer un "effet de sidération" chez l'adversaire, qui pourrait mener à l'ouverture de négociations... ou à l'escalade. "Personne ne peut prendre cette menace à la légère", a déclaré Williams Burns, directeur de la CIA, le 14 avril.
Nous n'en sommes heureusement pas là. Mais si un tel scénario relève - encore - de la fiction, l'incertitude planant sur les intentions et sur la santé mentale du président russe n'en crée pas moins, dans cette Europe de l'Ouest bercée par la paix depuis 77 ans, un climat d'anxiété que l'on n'avait pas connu depuis la guerre froide. Signe des temps, les fabricants d'abris antiatomiques croulent sous les commandes...
