Dans son appartement du quartier chic et résidentiel de Neihu, à Taipei, avec vue imprenable sur le montagne Wuzhi, la famille de Kenneth Chen se tient prête. "Les risques de guerre ont augmenté ces dernières années, observe lucidement ce développeur informatique trentenaire. Nous avons discuté de ce que nous ferions en cas d'attaque de la Chine. Et nous avons déjà repéré les abris près de chez nous."
La guerre en Ukraine a indéniablement provoqué une prise de conscience au sein de la population, parfois jugée un peu insouciante, et au gouvernement. Le ministre des Affaires étrangères Joseph Wu confiait ainsi à L'Express, en juin : "Nous assistons presque en direct à une attaque brutale d'un pays autoritaire contre une démocratie. Ce à quoi pourrait ressembler une guerre avec la Chine devient soudain très concret."
L'agression contre le peuple ukrainien suscite de l'empathie, à Taïwan. Depuis deux ans, l'île de 24 millions d'âmes fait face à des pressions diplomatiques et militaires de plus en plus fortes de la part de Pékin, qui la considère comme son propre territoire. Le 2 août, les intimidations chinoises, avec les plus grandes manoeuvres militaires de son histoire autour de Taïwan, ont pris une ampleur inédite après la visite à Taipei de la présidente de la Chambre des représentants américaine Nancy Pelosi, qui a rencontré la présidente Tsai Ing-wen, et Mark Liu, le président de TSMC, leader mondial du marché des semi-conducteurs.
Les Taïwanais se préparent à la guerre
Depuis un an, et plus encore depuis le début de la guerre en Ukraine, les groupes de formation à la défense civile, où l'on peut s'exercer aux premiers secours et aux comportements à adopter en cas d'attaque, se multiplient... et font le plein. Ici comme ailleurs, le courage des Ukrainiens force l'admiration : dans plusieurs grandes villes du pays, des groupes de solidarité avec Kiev ont ainsi vu le jour. "Au début de la guerre, beaucoup prévoyaient que l'Ukraine perdrait et nous avions peur pour notre propre situation. Mais ce Kiev n'a toujours pas perdu : même si les Russes surpassent les Ukrainiens en nombre, la résistance porte ses fruits", observe Kenneth Chen, qui y voit une source d'espoir.
"Tous les sondages démontrent que les Taïwanais sont davantage déterminés à se battre qu'auparavant, se félicite le ministre des Affaires étrangères Joseph Wu. Nous voulons être capables de réagir comme les Ukrainiens, et essayons pour cela d'améliorer notre défense civile." Le ministère de la Défense vient d'ailleurs de publier un manuel visant à aider les citoyens à se protéger en cas de conflit. Pour lui, la guerre en Ukraine est riche d'enseignements : "Nous constatons que les petites unités décentralisées, très agiles, sont efficaces pour résister à une grande armée terrestre. Ce conflit nous incite aussi à nous préparer à une guerre asymétrique afin d'empêcher les Chinois de pénétrer sur notre territoire. C'est un sujet dont nous discutons avec les Etats-Unis. Nous nous efforçons de nous procurer davantage d'armes pour un conflit de ce type."
Confiance dans les Etats-Unis
Dès l'invasion russe de l'Ukraine, la présidente Tsai a publié un communiqué condamnant les actions de la Russie. Taïwan s'est également joint aux sanctions internationales contre Moscou. "Nous pensons que l'engagement des Etats-Unis envers Taïwan est solide comme le roc, martèle Joseph Wu. Mais la défense de l'île est de notre responsabilité. Après tout, c'est notre pays, notre peuple et notre mode de vie démocratique que nous voulons protéger."
Selon un récent sondage, 60% de la population taïwanaise ne s'inquiète guère de la démonstration de force militaire chinoise consécutive à la visite de Nancy Pelosi à Taipei. En fait, nombreux sont ceux que ce déplacement américain a rassuré : "Sa venue est un symbole très fort, s'enthousiasme par exemple Tsern Lin, 39 ans, illustratrice à Taipei. Imaginons que Taïwan soit attaqué, alors les Etats-Unis interviendraient à coup sûr."
Le développeur informatique Kenneth Chen abonde : "Certains affirment que si les Américains n'envoient pas de troupes en Ukraine, cela signifie qu'ils n'interviendront pas à Taïwan non plus. Mais, d'un point de vue économique et stratégique, Taïwan est nettement plus important pour les intérêts des Etats-Unis. Après tout, nous nous situons au coeur de la chaîne de production mondiale, avec nos semi-conducteurs."
Cet article est issu de notre numéro spécial "Nous, les Ukrainiens", en kiosques le 24 août, en partenariat avec BFMTV.
