Ancien colonel des troupes de marine, aujourd'hui historien de la guerre, Michel Goya est l'un des meilleurs observateurs français du conflit. Pour L'Express, cet expert tire les premières leçons d'un mois de combats. Sur le terrain, l'armée russe bute sur la résistance acharnée des Ukrainiens. Amer, Vladimir Poutine constate que ses soldats, engagés sur plusieurs axes, s'enlisent. "La guerre est un révélateur, dit Michel Goya. C'est comme si vous preniez deux équipes de football qui n'ont pas joué l'une contre l'autre depuis des années. Il est difficile de faire des pronostics. Et on a souvent des surprises..." Entretien.

Michel Goya, ancien colonel des troupes de marine, historien de la guerre
© / Bruno Klein
L'Express : Un mois après l'invasion en Ukraine, où va cette guerre ?
Michel Goya : On observe un ralentissement des opérations militaires, d'une part car le plan russe initial, à savoir la recherche d'une victoire totale et rapide par des attaques de tous les côtés, a échoué. D'autre part, parce que ce type de guerre consomme énormément en munitions, en logistique et en hommes. Les Russes arrivent aux limites de leur potentiel. Face à ce défi, ils essaient de basculer de la grande opération globale imaginée au départ à une stratégie plus séquentielle, qui consiste à accomplir un objectif après l'autre.
Parmi les hypothèses possibles, il y a celle d'un effondrement de l'un des deux camps : soit un effondrement moral du côté russe, avec des soldats qui craquent, refusent de combattre, ou se constituent prisonniers ; soit un effondrement de l'armée régulière ukrainienne, elle aussi soumise à très forte usure.
L'autre scénario, c'est la rigidification du conflit. On le voit dans le nord de l'Ukraine où tout le monde est en train de se retrancher. Les Russes creusent des tranchées autour de Kiev, ils placent des champs de mines, c'est l'indice d'une fixation du front, d'une guerre de position.

Carte
© / Dario Ingiusto / L'Express
Combien de temps cette guerre de position peut-elle durer ?
Dans le Nord, le tableau est comparable à une "peau de léopard". Quand vous regardez la carte, vous voyez des taches de couleur différentes : bleu pour les positions ukrainiennes, rouge pour les Russes. Ce front figé, avec pleins de poches de résistance ukrainiennes, laisse présager une "petite guerre permanente", qui peut donc durer longtemps.
Dans le Sud, la situation est différente, les Russes peuvent constituer un front solide, fixer leurs positions avec une zone occupée (comprenant notamment Kherson, Melitopol, deux villes au nord de la Crimée). Le problème, c'est qu'ils ont beaucoup moins de forces dans cette région, c'est pourquoi ils ne progressent pas à Mykolaïv ou ailleurs. Il n'y a que dans le Donbass que l'on voit encore de l'action. La prise de Marioupol, si elle se confirme dans les prochains jours, pourrait permettre aux Russes de relancer l'offensive ailleurs et de miser sur un "effet cascade", soit l'obtention de victoires successives.
Cette situation relativement figée peut-elle ouvrir la voie à une issue négociée ?
C'est possible. On voit que la dynamique russe a changé, avec un effort porté sur le Donbass, notamment sur les deux oblasts de Louhansk et Donetsk - dont les "républiques" ne constituent qu'une petite partie. L'idée est peut-être de se rabattre sur un objectif minimal, à savoir conquérir le Donbass et maintenir la pression sur Kiev pour aller à la négociation. Mais pour l'instant, Poutine n'a pas encore assez gagné et Zelensky pas encore assez perdu pour accepter des concessions.
L'offensive russe sur plusieurs axes a eu pour conséquences la dispersion des troupes. Pourquoi ce choix stratégique initial ?
C'est une stratégie très ambitieuse, qui présupposait une certaine faiblesse ukrainienne. L'idée était de s'emparer de Kiev très vite, d'abord via une opération héliportée sur l'aéroport de Gostomel. Ces forces devaient être ensuite rejointes par d'autres armées via plusieurs couloirs. L'ennui, c'est que cette stratégie est condamnée à réussir. Si elle échoue, cela devient très compliqué.
Pourquoi a-t-elle mieux réussi au sud ?
Parce que la 58e armée, mobilisée dans le Sud, est meilleure. Elle est bien organisée et dispose en Crimée d'unités d'élite. En comparaison, les autres armées sont constituées de bric et de broc, et ne sont pas taillées au combat urbain.

Un barrage gardé par des soldats ukrainiens, à Kiev le 22 mars 2022
© / afp.com/FADEL SENNA
Mener un combat en ville est très complexe, les armées occidentales s'y exercent depuis des années. Elles ont créé des villes pour s'entraîner, parce que dans un champ de bataille réduit comme une ville, vous devez davantage coordonner vos moyens : soldats à pied, véhicules, appuis, tout doit être très précis.
L'armée russe a pourtant déjà été confrontée à des guérillas urbaines en Tchétchénie et en Afghanistan. Elle n'a pas appris de ces expériences ?
La situation actuelle rappelle l'enlisement en Afghanistan (1979-1989) où la Russie a perdu 15 000 hommes. Elle aurait dû apprendre, c'est vrai. Mais les armées oublient vite. Dès lors que les hommes qui ont connu un théâtre partent, on perd ce capital de l'expérience. Par ailleurs, il y a un phénomène de refoulement de la mauvaise expérience, par exemple après la guerre du Vietnam, les Américains se sont empressés d'oublier ce passé, comme les Français après la guerre d'Algérie. Les Russes ont tendance à faire de même, et à se tourner vers leur dada : la "Grande guerre patriotique", ainsi qu'ils désignent la Seconde guerre mondiale.

Un char russe détruit par les forces ukrainiennes dans la région de Lougansk, est de l'Ukraine, le 26 février 2022
© / afp.com/Anatolii Stepanov
Par ailleurs, la réforme visant à professionnaliser l'armée, engagée en 2008, n'est toujours pas achevée, victime de l'inertie soviétique et de la corruption. La Russie manque de volontaires et a donc été obligée de maintenir une part de conscription, qui représente un tiers de ses effectifs.
Enfin, sur la logistique, les failles sont criantes. La Russie n'a pas l'expérience d'un combat à cette échelle depuis 1945. Ces dernières années, elle a mené des opérations limitées. L'annexion de la Crimée était une opération militaire remarquable, cette victoire a probablement induit les Russes - tout comme les analystes occidentaux - en erreur sur leurs capacités réelles.
Vous faites d'ailleurs partie des analystes qui ont fait leur mea culpa...
Oui, je me suis complètement planté ! Je pensais qu'en trois semaines les forces russes seraient sur le Dniepr et s'empareraient de Kiev. Parce que moi aussi, j'étais resté sur cette image des combats du Donbass et de la Crimée, où les Russes avaient dominé. Inversement, nous avons a sous-estimé l'armée ukrainienne.
Mais la guerre est un révélateur. C'est comme si vous preniez deux équipes de football qui n'ont pas joué l'une contre l'autre depuis des années. Évidemment, il est difficile de faire des pronostics. Et on a souvent des surprises.
Les Russes utilisent beaucoup de missiles depuis le début de cette guerre. Que sait-on de l'état de leur stock ?
On estime qu'ils avaient un stock de 1500 missiles : balistiques, de croisière, hypersoniques. Ces missiles peuvent taper à plusieurs centaines voire plusieurs milliers de kilomètres. Ils portent des charges de centaines de milliers d'explosifs et sont assez précis. Tous peuvent porter des têtes nucléaires. Les Russes puisent énormément dans ce stock, car la force aérienne a des difficultés et l'aviation manque de munitions de précision. Sur ces 1500 missiles, on estime qu'environ 700 ont été utilisés en 25 jours.
Joe Biden a récemment alerté sur le risque d'utilisation par les Russes d'armes chimiques. Quels sont les scénarios possibles ?
L'Union soviétique avait des stocks énormes de produits chimiques - autour de 40 000 tonnes, conservés pendant longtemps. Depuis 2017, les Russes sont censés s'en être débarrassé mais on les soupçonne d'avoir conservé une partie du stock. Il existe deux types d'armes chimiques :
- Les armes volatiles : vous les lancez sur l'ennemi et quelques heures plus tard, l'effet disparaît, mais cela vous dégage la voie pour attaquer.
- Les armes persistantes : il s'agit souvent d'épandage de produits liquides qui restent plus longtemps dans les sols. Mais par définition si vous les utilisez, vos hommes ne pourront plus aller dans ces zones.
Quelle que soit la méthode, si la Russie intoxique les populations, elle prend un risque : son plus grand partenaire, la Chine, continuera-t-il à soutenir un pays qui utilise des armes de destruction massive ?
Pensez-vous qu'elle est prête à franchir cette ligne ?
Pour terroriser les civils, peut-être. Les Russes peuvent créer la surprise en suscitant un effet de panique pour remporter un succès local. Mais l'emploi de l'arme chimique impose aussi des contraintes à l'attaquant, qui doit être prêt à évoluer dans une ambiance toxique. Et militairement, le gain n'est pas évident, l'utilisation de ces armes me semble donc assez peu probable.
Enfin, le dernier "scénario chimique" est la provocation d'un accident industriel. L'Ukraine est un grand pays agricole, qui dispose de plusieurs usines d'engrais. L'armée russe pourrait en cibler pour produire un effet local.
Vous disiez que l'armée ukrainienne avait été sous-estimée. Quelles sont ses caractéristiques ?
Il y a deux armées : l'armée régulière et l'armée territoriale constituée de la garde nationale et de tous les volontaires. Dans l'armée régulière, les équipements sont sensiblement les mêmes que l'armée russe. Quelques matériels plus modernes ont été fournis, notamment des armes antichars. La différence avec les Russes, c'est que les Ukrainiens, conscients du danger depuis 2014, ont réellement préparé la guerre, réorganisé leurs forces et décentralisé le commandement.

Des membres de la défense territoriale ukrainienne manipulent un missile antichar à Kiev, le 9 mars 2022
© / afp.com/GENYA SAVILOV
L'autre atout de cette armée, c'est sa capacité de renseignement, grâce à la numérisation du champ de bataille. C'est un vieux thème militaire qui date de la fin des années 1990, qui consistait à avoir une vision beaucoup plus transparente du terrain, grâce aux GPS, aux satellites et aux drones.
On s'aperçoit aujourd'hui en Ukraine que des centaines de civils peuvent faire un travail précieux avec leurs smartphones et des petits drones connectés en réseau. Les Ukrainiens ont réquisitionné ces drones pour former des petites unités de renseignement civiles grâce à ces engins qui ne volent qu'à quelques kilomètres mais permettent déjà de filmer des zones et d'avoir des informations, un avantage considérable sur les Russes.
Quelles sont les faiblesses de cette armée ?
Comme toute armée régulière, la logistique est essentielle. A partir du moment où vous avez des véhicules, de l'artillerie, il faut du carburant, des munitions, des obus. L'un des problèmes très concrets de l'armée ukrainienne, c'est qu'elle est équipée de matériels soviétiques. Par exemple les obus sur les chars ukrainiens font 115 millimètres, c'est un modèle très spécifique que nous, Occidentaux, n'avons pas. Seuls quelques pays d'Europe de l'Est en fabriquent encore, alors que les Russes ont gardé toutes leurs usines. Le réapprovisionnement en armes sera crucial. Il arrive essentiellement par la route sur des axes ouest-est. D'où l'hypothèse d'une offensive russe à l'ouest, pas complètement exclue.
Joe Biden refuse toujours, comme les Européens, toute intervention en Ukraine. Que peuvent encore faire les Occidentaux sans entrer directement dans la guerre ?
Si la Russie n'était pas une puissance nucléaire, on serait en guerre contre elle. C'est pour ça que l'on sacrifie un peu l'Ukraine. L'Ukraine, c'est le village devant la muraille du château fort que l'on regarde attaqué par les Vikings sans rien faire de peur d'entrer en guerre contre les Vikings. A partir de là, on reste en dessous du seuil de la guerre ouverte, c'est un jeu très subtil.
Face au harcèlement russe des Ukrainiens dans le ciel, il est encore possible de renforcer les systèmes défensifs. Pour l'instant, on a surtout livré des "MANPADS" [acronyme anglais de Man-portable air-defense systems, NDLR], ces systèmes portatifs de défense antiaérienne qui permettent de tirer sur des aéronefs volant à très basse altitude.
D'autres options sont envisageables : d'abord le renforcement du système antiaérien mobile S-300 , capable d'intercepter des missiles à moyenne et haute altitude. La ville de Kiev est déjà partiellement dotée de ce dispositif. La version modernisée de ces engins, ce sont les S-400, également de fabrication russe... ce qui est ironique. La Turquie en a acheté à Moscou en 2019, au mépris des règles de l'Otan. Elle pourrait éventuellement en livrer à l'Ukraine. Enfin, on peut envisager la fourniture d'un système anti-roquettes car les Russes ont un point fort : les roquettes multiples, qui feront certainement le plus de victimes.
Les Israéliens ont développé un dispositif de défense contre ces petits projectiles de basse altitude : le dôme de fer, un radar très fin capable de déceler tous des projectiles et des systèmes de tir pour les intercepter. Mais cela coûte très cher. Surtout, le territoire ukrainien est 27 fois plus grand qu'Israël. On pourrait néanmoins fournir des éléments similaires pour protéger quelques points stratégiques.
La Russie peut-elle encore créer la surprise ? Via des cyberattaques, y compris aux Etats-Unis, comme le craint Joe Biden ?
Je ne sais pas dans quelle mesure cette idée de "Pearl Harbour numérique" est exagérée. Oui, il y a des possibilités de black-out. La sécurité des systèmes financiers a été renforcée, les banques sont mieux défendues, mais il est possible de s'introduire par exemple dans les systèmes hospitaliers... Un Pearl Harbour numérique signifierait que la Russie parviendrait à couper tous les réseaux d'électricité et d'énergie, avec les conséquences en chaîne que cela suppose. Une déclaration de guerre, mais qui ne sera pas signée, comme souvent avec les Russes.
