La photo marque les premiers pas de Catherine Colonna aux manettes de la diplomatie française. Tout de noir vêtue, la ministre des Affaires étrangères est arrivée ce lundi matin à Kiev par un train bleu et jaune - aux couleurs du drapeau ukrainien - en provenance de Pologne. Comme son homologue américain il y a un mois, elle a privilégié ce moyen de transport "pour des raisons de sécurité", indique le Quai d'Orsay, qui a tenu ce déplacement secret jusqu'à la dernière minute. Il s'agit de la première visite d'un dirigeant tricolore dans la capitale ukrainienne depuis le début de l'invasion russe le 24 février dernier. "Il était grand temps ! estime Michel Duclos, conseiller spécial à l'institut Montaigne. Un geste symbolique important, à un moment où la relation entre la France et l'Ukraine s'est tendue. "Il est opportun d'aller déminer le terrain, peut-être pour préparer la visite du président Macron", précise le diplomate, auteur de La France dans le bouleversement du monde (L'Observatoire, 2021)
Le choix du 30 mai ne doit rien au hasard. A quelques heures du Conseil européen à Bruxelles, au cours duquel le président ukrainien Volodymyr Zelensky a pris la parole pour réclamer un embargo sur le pétrole russe, Paris voulait afficher sa présence à Kiev.
"Depuis le début de la guerre, la France apparaît comme un joueur de second rang, tranche François Heisbourg, conseiller à la Fondation pour la recherche stratégique. Emmanuel Macron a été remarquable avant l'invasion, mais aujourd'hui on boxe très en deçà de nos capacités. Nous n'agissons pas comme un pays à la tête de la présidence de l'Union européenne, comme une grande puissance militaire, censée jouir d'une certaine influence diplomatique. Nous ne pesons ni dans la guerre (la France contribue beaucoup moins que d'autres aux livraisons d'armes), ni dans la paix."
A l'aube du second mandat d'Emmanuel Macron, la visite de Catherine Colonna visait certainement à corriger le tir et à mettre un peu d'huile dans les rouages avec Kiev. Début mai, Emmanuel Macron a suscité l'ire des Ukrainiens en affirmant que "la paix ne se construirait pas dans l'humiliation de la Russie". Quelques jours plus tard, son ministre délégué aux Affaires européennes, Clément Beaune, a douché les espoirs d'adhésion accélérée de l'Ukraine à l'Union européenne. Elle prendra "sans doute 15 ou 20 ans" a-t-il déclaré, avant de préconiser que Kiev intègre, en attendant, la communauté politique européenne proposée par le président Macron.
Ce 30 mai, Catherine Colonna, diplomate chevronnée de 66 ans, habituée des relations bilatérales compliquées après trois ans au poste d'ambassadrice à Londres en plein Brexit, était donc en "mission apaisement". "Il n'y a rien à désamorcer, assurait-on lundi matin au Quai d'Orsay. Mais la question de l'adhésion de l'Ukraine sera à l'ordre du jour des discussions. Notre message principal consiste à réaffirmer le soutien de la France à l'Ukraine et marquer notre volonté de le renforcer sur tous les plans : humanitaire, économique, financier, et en matière d'équipements de défense."
Après un moment de recueillement à Boutcha, en banlieue de Kiev, pour rendre hommage aux civils massacrés par les forces russes pendant le premier mois de l'invasion, la ministre s'est entretenue avec son homologue, Dmytro Kuleba puis avec le président Volodymyr Zelensky. En conférence de presse commune avec Kuleba, elle a estimé à deux milliards de dollars le montant total de l'aide déjà versée par la France, sur le plan militaire et humanitaire, et promis un appui renforcé. L'objectif est de "rendre insoutenable le prix de la poursuite de cette agression pour la Russie", a déclaré Catherine Colonna. Au sujet de la demande d'adhésion à l'UE, elle a assuré que Paris était "favorable à un rapprochement de l'Ukraine et même un rapprochement accéléré".
Ces déclarations suffiront-elles à rassurer Kiev ? Pourront-elles redonner à l'Elysée un peu d'influence sur le dossier russo-ukrainien, à l'approche du 100e jour de la guerre ? "Emmanuel Macron veut tenir sa ligne propre, sans céder aux pressions" analyse Michel Duclos. Mais pour défendre cette "troisième voie", le chef de l'Etat a pris des risques, et perdu au passage une partie de son capital politique auprès de Zelensky. "Il n'est pas le seul, note François Heisbourg. On assiste en réalité à une triple absence : ni Emmanuel Macron, ni le chancelier allemand Olaf Scholz, ni le président du Conseil italien Mario Draghi ne sont allés à Kiev, alors que même le Premier ministre espagnol a trouvé le temps d'y aller, tout comme la quasi-totalité des chefs d'Etat et de gouvernement des pays d'Europe centrale et orientale."
Le président français, à la tête du Conseil de l'UE jusqu'à fin juin, n'a plus beaucoup de temps pour renverser la vapeur et montrer une Europe forte face à la Russie. Peut-être rêve-t-il de venir dans la capitale ukrainienne flanqué de ses homologues allemand et italien ? Au Quai d'Orsay, le secret reste jalousement gardé. "Le président se rendra en Ukraine le moment venu, glisse-t-on... et quand sa visite sera la plus utile."
