"C'était étrange d'éprouver si peu de joie le jour venu, compte tenu des centaines de milliers de mots et des centaines d'heures que j'avais consacrés à faire campagne pour le départ de Boris Johnson.

Cela tient pour partie au fait que son discours de démission était une nébuleuse de mensonges, de demi-vérités, de fourberies, de fausses allégations et de manipulations qui sont sa marque de fabrique depuis qu'il est devenu d'abord un personnage médiatique, puis politique, c'est-à-dire depuis des décennies. Il n'a même pas pu se résoudre à prononcer le mot "démissionner", ni à s'excuser pour les nombreux méfaits qui ont conduit son parti à se retourner contre lui. Il se "désole" simplement de quitter un emploi qu'il adorait.

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Mais mon incapacité à savourer cet instant était surtout liée au fait que, tandis qu'il se tenait debout à son pupitre, devant la célèbre porte du 10, Downing Street, toute la satisfaction que je pouvais éprouver à l'idée de le voir partir était éclipsée par l'écoeurement de savoir qu'il avait pu un jour accéder à ces fonctions.

Suffisamment d'encre a déjà coulé pour décrire les mensonges, les calomnies, les promesses fausses ou rompues, les histoires inventées de toutes pièces, les épouses trompées, les maîtresses et les enfants, les scandales financiers, les bévues à répétition et l'incompétence de Boris Johnson. Mais, au moins, bientôt - pas assez tôt cependant, puisqu'il continue de "squatter" Downing Street [jusqu'à la désignation de son successeur, NDLR] - il partira, et nous n'aurons plus à passer autant de temps à penser au personnage ou à parler de lui. De grandes questions demeurent néanmoins quant aux écosystèmes politique et médiatique qui lui ont permis de se hisser aussi haut.

L'homme qui disait n'importe quoi

Quiconque le connaissait ou avait travaillé avec lui savait que l'homme était un menteur. Quiconque avait eu personnellement affaire à lui savait qu'il était peu fiable et peu digne de confiance. Quiconque avait suivi sa carrière de journaliste, de député ou de maire de Londres savait qu'il était peu sérieux, cossard, indifférent à la fois aux tenants et aux aboutissants de la politique et à ses conséquences. Pour Johnson, la politique, comme le journalisme, était un jeu dont lui-même fixait les règles, avec pour objectif sa propre ascension, les intérêts du peuple et du pays arrivant loin derrière les siens.

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Tout le monde, y compris ceux et celles qui feignent la surprise en voyant son mandat de Premier ministre se terminer en Bérézina, savait tout cela. Les députés qui ont voté pour lui le savaient. Les ministres qui siégeaient comme de gentils toutous à la table du Cabinet, riant à ses plaisanteries, fermant les yeux sur ses défauts, répétant docilement les mensonges ou les excuses qu'ils avaient pour consigne de seriner quand il se trouvait ballotté de scandale en scandale, manoeuvrant pour étouffer chaque affaire, le savaient aussi. Mais ils ont préféré faire l'autruche. Parce que, dans le jeu politique, ils voyaient en lui un winner.

Bien sûr, il est plus facile de gagner quand vous êtes prêt à dire littéralement n'importe quoi - la vérité comme le mensonge - qui soit susceptible de faire progresser votre cause, et que vous êtes issu d'une culture médiatique qui place la vérité et les faits au second plan derrière la force d'un sujet, et dans laquelle quantité de journaux cessent de demander des comptes aux puissants, préférant aider à devenir plus puissants ceux qui, parmi ces derniers, portent leur vision du monde. Le Daily Mail, le Daily Express, le Sun et le Daily Telegraph ont parfois donné l'impression d'être le service de presse de Johnson plutôt que des journaux cherchant à informer leurs lecteurs de l'état du pays. Ils portent une grande responsabilité dans le malaise politique actuel - à tel point que, sous Johnson, le Royaume-Uni a fini par se ridiculiser sur la scène internationale.

Le "winner" devenu "loser"

Au bout du compte, s'il est tombé en disgrâce, c'est pour la mauvaise foi dont il a fait preuve à plusieurs reprises au sujet d'un agresseur sexuel récidiviste qu'il avait nommé à un poste en vue. Mais, en vérité, il avait réchappé à bien pire par le passé. Ce n'est pas la découverte soudaine de l'existence de principes moraux qui a fait changer d'avis les ministres et les députés. C'est de s'être rendu compte, tout à coup, que Johnson n'était plus un winner. Qu'il était désormais méprisé par une bonne partie du pays. Qu'il était un loser. Et que, s'il restait, il risquait de porter préjudice au parti.

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Il restera dans les annales comme le Premier ministre le plus malhonnête, le plus corrompu, le plus incompétent, le plus déshonoré de notre histoire, celui qui a causé le plus de tort à notre Parlement, à notre Etat de droit, à nos médias (dont la BBC), à notre diplomatie et à notre place dans le monde, et au processus de paix en Irlande du Nord. Le fait que Joe Biden ne se soit même pas résolu à citer son nom dans sa brève réaction à son discours de démission donne une idée de l'étendue des dégâts infligés à notre relation privilégiée avec les Etats-Unis. Pour ce qui est des alliances avec nos plus proches voisins d'outre-Manche - et notamment avec le président français, lassé de ses mensonges et de ses clowneries depuis belle lurette -, elles ont autant souffert que les pièces dans lesquelles Johnson avait organisé des fêtes clandestines pendant la crise sanitaire - au point d'ailleurs que, de tout le pays, c'est le 10, Downing Street qui aura écopé des plus fortes amendes pour non-respect du confinement !

"Un menteur et un charlatan"

Et pourtant, même quand l'homme et ses singeries auront été relégués aux oubliettes depuis longtemps, il est probable que l'essentiel de son héritage - le Brexit - restera en vigueur. Le fait que Johnson soit aujourd'hui considéré par tous comme un menteur et un charlatan - qui avait fait usage des mêmes basses manoeuvres pour décrocher la victoire au référendum voilà six ans - ne semble pas avoir modifié l'opinion d'une bonne partie de l'échiquier politique, qui juge impossible de revenir sur le Brexit.

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C'est là la vraie tragédie et la raison pour laquelle je me sentais incapable de célébrer son départ. Car l'ironie de l'histoire, c'est que le locataire le moins sérieux et le plus inconsistant que Downing Street ait jamais vu est responsable de ce qui est sans doute le plus grave et le plus profond changement dans notre pays depuis la Seconde Guerre mondiale. Il est donc parti, sans doute pour donner à travers le monde, en échange d'une petite fortune, des conférences à des hommes d'affaires qui riront à ses bons mots, et pour écrire des mémoires aussi véridiques que des fake news sur le grand homme d'Etat qu'il fut.

Il part couvert de honte et de disgrâce, et cela ne lui fera ni chaud ni froid, puisqu'il ne connaît pas la honte. Mais la désolante pièce maîtresse de son héritage restera, elle, et il faudra plus qu'un changement de Premier ministre pour y remédier ou pour réparer les dégâts infligés à notre politique par un sociopathe narcissique qui, malheureusement, a eu plus de mille jours devant lui pour semer la désolation dans le pays."