Comment interpréter les émeutes, plusieurs soirs de suite, déclenchées aux Pays-Bas - une nation réputée pacifique - par la mise en place samedi dernier d'un couvre-feu à partir de 21 heures ?

Il y a plusieurs dimensions dans cette éruption de violence provoquée par un petit groupe de gens aux profils hétéroclites. Dans cette affaire, les conspirationnistes et les banlieusards désoeuvrés, parfois d'origine maghrébine, se mêlent aux militants d'extrême droite de la même obédience que Génération identitaire (en France) ou les Proud Boys (aux Etats-Unis). Leur point commun: une profonde méfiance vis-à-vis du gouvernement et, plus généralement, une défiance grandissante à l'égard de l'autorité. On observe le même phénomène dans d'autres pays d'Europe et aux Etats-Unis.

Le maire d'Eindhoven, dans sa première réaction, a employé le terme de "guerre civile"...

C'est complètement exagéré. Attendez encore deux ou trois jours et tout rentrera dans l'ordre. En fait, ces émeutes sont avant tout un exutoire pour une certaine jeunesse qui exprime sa frustration en libérant sa testostérone. D'ordinaire, ces gens-là se retrouvent dans les stades de football ou bien ils regardent des matchs entre amis à la télé. Avec l'interdiction d'accès aux stades et le couvre-feu, ces loisirs ne sont plus possibles. La pratique du sport en club est également restreinte.

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Les gens ne peuvent pas se rendre, non plus, dans les cafés et les magasins - sauf ceux de première nécessité. Pour le Nouvel An, le gouvernement avait demandé à la population de renoncer à la tradition des feux d'artifice, afin que les blessés (il y en a chaque année) ne viennent pas encombrer les hôpitaux. Tout cela est vécu comme une atteinte à la liberté individuelle.

S'agit-il là de la dimension spécifiquement néerlandaise du problème ?

Sans doute. Comparés à la France, les Pays-Bas sont une nation égalitaire, mais aussi individualiste avec une population moins dépendante du gouvernement. En fait, le discours du Premier ministre libéral, voire néolibéral, consiste à dire depuis plus dix ans (il est au pouvoir depuis octobre 2010) que chaque citoyen est responsable de son propre destin et qu'il ne doit pas tout attendre de l'Etat. Or ce dernier vient lui imposer des règles inhabituelles, en contradiction avec la mentalité nationale : port du masque, couvre-feu, fermeture des magasins.

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Les gens se disent: "Eh attendez, quelque chose cloche : le gouvernement n'arrête pas de nous dire que nous devons nous prendre en charge par nous-même et voici qu'il vient interférer dans l'organisation de nos vies privées !" Ces restrictions ont provoqué de grandes discussions, bien davantage qu'en France. Au Pays-Bas, le couvre-feu est vécu comme une atteinte profonde à la liberté individuelle. Il est intéressant d'observer que les Français et les Néerlandais ne se mobilisent pas pour les mêmes choses. En France, où les manifestations sont autrement plus fréquentes, les gens descendent dans la rue pour des idées et des sujets politiques. Ce qui n'est pas exactement la même chose que ce qui s'est passé ces derniers jours aux Pays-Bas.

Ces émeutes peuvent-elles impacter les élections générales du 17 mars prochain ?

Je ne crois pas. Il faut se méfier des illusions d'optique : les gens qui manifestent contre les décisions gouvernementales sont une minorité. Une minorité bruyante et assez dynamique, mais une minorité. Dans l'ensemble, les Néerlandais continuent de soutenir la politique du libéral Mark Rutte.

Ecrivain, essayiste, dramaturge et éditorialiste pour le quotidien NRC Handelsblad, Bas Heijne, 61 ans, est un intellectuel néerlandais qui s'intéresse, en autres, aux peurs collectives de la société. Dernier ouvrage paru: Mens/Onmens (Humains/inhumains, 2020, non traduit).