Le Mali est plongé dans l'incertitude depuis le mardi 18 août. Les militaires ont renversé le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), contraint de démissionner. Un putsch condamné par la communauté internationale. Il intervient dans un contexte de crise sociale et politique, après une série de manifestations du M5, le mouvement de contestation qui demande depuis le 5 juin le départ du président IBK et de son régime. Comment interpréter ce coup de force ? Quelle sortie de crise ? Entretien avec Mohamed Amara, professeur à l'Université des Lettres et des Sciences Humaines de Bamako, auteur de "Marchands d'angoisse, le Mali tel qu'il est, tel qu'il pourrait être" (Editions Grandvaux, 2019).
L'EXPRESS - Ce coup de force est-il surprenant ?
Mohamed Amara : Non, tous les Maliens s'y attendaient. Le contexte actuel du Mali ne rendait pas possible le départ du président par une simple contestation de la rue. Le coup d'Etat était prévisible. L'affrontement entre les partisans du M5 et les forces de l'ordre a créé le chaos les 10 et 11 juillet, avec plusieurs morts, des dizaines de blessés, un point de non-retour. A partir de là, le dialogue n'a plus été possible, malgré l'intervention de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest) et d'autres acteurs sous-régionaux. L'armée est alors entrée en scène, ce qui est regrettable, car cela nous ramène en arrière, au coup d'Etat de 2012, qui a déstabilisé le pays...
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Quels étaient les signes précurseurs d'un retournement de l'armée ?
D'abord une grogne montante au sein des forces de l'ordre, liée aux massacres dans la région de Mopti - des militaires ont été tués à la suite d'embuscades tendues par des groupes terroristes. Ensuite il y a eu ce rapport de l'ONU qui a fuité il y a quelques jours, pointant la responsabilité de haut gradés maliens qui feraient obstruction au processus de paix. Le général Moussa Diawara - directeur de la sécurité d'Etat - y est notamment accusé de corruption, en ayant accepté de l'argent pour protéger des trafiquants. Par ailleurs une note interne de l'État-major des armées récemment publiée remettait en cause les promotions. Tous ces éléments ajoutés à la crise sociopolitique en cours depuis le mois de juin, ont créé les conditions d'un retournement de l'armée.
Est-ce le coup de grâce pour l'Etat malien ?
L'Etat s'est affaibli ces dernières années : la puissance étatique n'existe pas partout au Mali, comme c'est le cas dans tous les pays de la zone d'ailleurs (Burkina Faso, Niger). Mais le Mali est le maillon faible, l'homme malade du Sahel, pour deux raisons : d'une part, le coup d'Etat de 2012 du capitaine Sanogo a créé une sorte de vide dans la chaîne de commandement et facilité la prise de trois régions par les djihadistes : Kidal, Tombouctou et Gao, quasiment les trois quarts du Mali. Cela a généré une sorte de faiblesse institutionnelle et favorisé le développement de la criminalité et des milices armées.
D'autre part, il y a une accumulation de crises : une crise sociale, en particulier la fronde des enseignants qui ont réclamé pendant des mois la révision de leur statut. Crise politique également, avec l'enlèvement du chef de file de l'opposition, Soumaïla Cissé en mars dernier en pleine campagne législative, suivie d'un scrutin contesté, où la Cour constitutionnelle est accusée par l'opposition d'avoir inversé une trentaine de résultats pour favoriser le pouvoir. Sans parler de la crise sécuritaire au centre et au nord du pays.
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La junte qui a pris le pouvoir le 18 août a annoncé des élections dans un "délai raisonnable". Quels scénarios peut-on envisager dans les prochains mois?
La question du délai raisonnable est floue. Que veulent-ils dire ? Six mois, un an ? Est-ce que cela suppose que les nouveaux hommes forts de Bamako rencontrent les différents acteurs de la société civile pour établir une feuille de route ? Je ne sais pas. La priorité, à mon sens, est de ne pas retomber dans les travers de 2012 où il y a eu deux pouvoirs concurrents : le pouvoir militaire à Kati et le pouvoir démocratique au palais présidentiel de Koulouba. Ces deux têtes ont fini par s'opposer. Donc la première sortie de crise est de trouver un terrain d'entente, une capacité de dialoguer entre les différents acteurs pour établir un calendrier de retour à l'ordre constitutionnel, savoir à quelles dates les élections présidentielles et législatives seront organisées, etc. Mettre les choses aux claires rapidement pour anticiper les risques de contestation. Quel que soit le dirigeant, il aura intérêt à composer avec l'ensemble des acteurs pour aller vers une gouvernance propre : gestion transparente des affaires publiques et fin de l'organisation clanique du pouvoir. Il faudra aussi un vrai développement qui passe par l'installation de services publics de base sur tout le territoire et trancher sur la question du dialogue avec les bandes armées dans le centre et le nord du pays.
Quel rôle peut jouer la France dans ce processus ?
La France joue à l'équilibriste. Un sentiment anti-occidental et anti-Français se développe sur le terrain, face à l'impuissance des forces militaires contre l'insécurité...Les Maliens sur place ne comprennent pas que malgré l'importante présence française, ils continuent à vivre sous le joug des réseaux terroristes. La France n'a pas intérêt à un retournement de situation contre elle, sachant qu'elle a 5000 militaires déployés au Mali. Et puis il n'y a pas que les Français au Mali, il y a également les Maliens en France, donc c'est aussi une question de sécurité intérieure. Paris va donc devoir trouver un équilibre entre décrier ce nouveau pouvoir militaire et trouver un espace de dialogue.
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