La voix de Nafisatou* s'est éteinte. Trois ans qu'elle n'a plus chanté. Avant, elle aimait fredonner les airs de son village à son mari, à la nuit tombée. Mais depuis sa disparition, le 5 mai 2019, cette femme de 43 ans, mère de cinq enfants, s'est murée dans le silence. Ce matin-là, Dramane* a été "arrêté" sur la route et "emmené" à la gendarmerie de Toéni, dans le nord-ouest du Burkina Faso. C'est tout ce qu'a pu lui dire un officier, au téléphone. Pourquoi son mari a-t-il été arrêté ? Nafisatou assure n'en rien savoir. Peut-être, suggère-t-elle, en raison de son appartenance à la communauté peule, régulièrement stigmatisée pour sa collaboration présumée avec les djihadistes ?
Comme elle, de nombreuses familles burkinabè ont perdu la trace de leurs proches depuis le début des attaques terroristes qui ont fait plus de 2 000 morts en six ans. Le 11 juin dernier, encore, 86 civils ont été exécutés dans la ville de Seytenga, au nord, l'un des pires massacres de l'histoire du pays. Difficile de distinguer, parmi les "volatilisés", les victimes des djihadistes des cas de détentions abusives et d'exécutions imputées aux forces de sécurité.
Au total, depuis 2019, le Comité international de la Croix Rouge (CICR), qui tente de retrouver ces disparus, a enregistré plus de 1 300 demandes de recherche dans le pays. "Beaucoup d'individus ont été arrêtés lors d'opérations de ratissage dans des zones reculées, la plupart du temps ils ne parlent pas français, n'ont pas de carte d'identité et ne connaissent pas les charges ni les procédures, et se retrouvent perdus dans les failles du système judiciaire", explique Ousmane Diallo, chercheur pour l'Afrique de l'Ouest à Amnesty International. Certaines familles tentent de mener l'enquête, mais la tâche est laborieuse.
Mariam*, elle, a cherché partout son mari de 58 ans, arrêté il y a trois ans alors qu'il se rendait au marché de leur village, dans le Nord-Ouest. D'après la gendarmerie, il aurait été "transféré" dans la capitale, Ouagadougou. Cette vendeuse de lait a parcouru plus de 200 kilomètres en bus jusqu'à la prison de haute sécurité (PHS), où sont détenus la plupart des présumés terroristes dans l'attente d'un jugement, puis à la maison d'arrêt de Ouagadougou. A chaque fois, elle a montré aux gardes la photo de son époux, fouillé les listes. En vain.
La justice débordée
Les suspects interpellés dans le cadre des opérations antiterroristes n'ont pas toujours accès à un téléphone pour prévenir leurs familles. Et faute de moyens, les détenus ont rarement un avocat. Selon plusieurs sources, certains sont derrière les barreaux depuis plusieurs années sans pouvoir joindre leurs proches.
Tant qu'elle n'aura pas vu le corps de son mari, Nafisatou veut croire qu'il "vit toujours, quelque part". Les dernières informations qu'elle a glanées datent de 2019, trois mois après l'arrestation. Un codétenu qui partageait la même cellule que son époux lui a rapporté, une fois libéré, avoir "vu les gendarmes l'emmener avec eux une nuit". Sa hantise ? L'exécution sommaire. Depuis 2015, l'ONG Human Rights Watch a documenté plus de 700 cas de personnes assassinées par des membres présumés des forces de l'ordre. Souvent, les corps sont abandonnés le long des routes, dans des champs ou enterrés dans des fosses communes.
Ces exactions, auxquelles sont confrontés d'autres pays sahéliens en proie au terrorisme, traduisent un double mal : d'une part, le manque de contrôle interne au sein des armées, d'autre part les défaillances de la chaîne pénale dans son ensemble, qui manque d'effectifs et de moyens. Certains individus sont visés pour leur seule appartenance communautaire ou leurs liens supposés avec des djihadistes, sans égard pour la présomption d'innocence.
"Bien souvent, des personnes sont accusées de complicité avec les terroristes sur la simple base de suspicions ou de dénonciations", déplore un avocat sous couvert de l'anonymat, qui constate que les dossiers sont souvent "vides".
Sur les bureaux des quatre juges d'instruction du pôle antiterroriste, crée en 2017, les piles grossissent jour après jour. Sans accès au terrain - pour raisons de sécurité -, les enquêtes piétinent. En attendant, les fantômes s'accumulent et avec la détresse des familles s'installe le sentiment d'impunité . "De nombreux jeunes ont rejoint les groupes armés après avoir passé des années en prison, sans procès, ou vu leurs parents se faire tuer par l'armée", alerte un ressortissant de la ville de Djibo, au nord. Un cercle vicieux face auquel la junte, au pouvoir depuis le coup d'Etat du 24 janvier, semble de plus en plus impuissante.
*Les prénoms ont été changés
