Sans aller jusqu'à la comparer à cette visite d'Édouard Daladier en URSS, à l'été 1933, durant laquelle le chef du parti radical français avait vu en Ukraine "un jardin en plein rendement", alors qu'en réalité la population mourait de faim, la visite de la haut-commissaire aux droits de l'homme de l'ONU dans la région chinoise du Xinjiang tourne à la polémique. Différentes ONG dénoncent les déclarations trop clémentes de Michelle Bachelet, alors que le gouvernement chinois est accusé de mener sur place un génocide contre les Ouïghours et les autres minorités ethniques musulmanes.

Les faits : Michelle Bachelet jure que sa visite n'était pas "supervisée"

Après une visite de six jours en Chine, la première depuis 17 ans pour un haut-commissaire aux droits de l'homme, l'ancienne présidente du Chili se trouve dans le collimateur de diverses organisations et des Etats-Unis, qui lui reprochent de ne pas avoir suffisamment critiqué la politique du gouvernement chinois envers la minorité musulmane des Ouïghours.

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Samedi 28 mai, lors d'une conférence de presse, la haut-commissaire a dû défendre le déroulé de son séjour, affirmant avoir parlé "avec franchise" aux dirigeants chinois et ne pas avoir manqué de dénoncer leur politique "arbitraire" envers la communauté ouïghoure. Elle a aussi assuré que sa visite dans la région du Xinjiang n'avait pas été "supervisée" par le parti communiste. Des déclarations qui n'ont pas convaincu, Washington ayant exprimé sa "préoccupation" quant à des limites éventuelles apportées par Pékin à la visite de l'ONU. Selon le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, les conditions "n'ont pas permis une évaluation complète et indépendante de la situation des droits de l'homme, y compris dans le Xinjiang", avant de déclarer que ce voyage avait constitué "une erreur".

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Pour dénoncer la complaisance de Michelle Bachelet, les ONG s'appuient notamment sur les comptes rendus parus dans la presse chinoise, où l'on peut lire que l'envoyée spéciale de l'ONU a loué les progrès de la Chine en matière de droits de l'homme. Les organisations non gouvernementales dénoncent aussi l'exclusion de la presse étrangère, interdite de séjour sous le prétexte de la situation épidémique dans le pays. Ainsi, la Chine est ouvertement accusée d'avoir maquillé la réalité, en interdisant notamment aux habitants de la région de se plaindre, et Michelle Bachelet d'avoir cédé aux pressions.

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Furieuse de ces accusations, la Chine a dénoncé des accusations infondées et assuré que "les droits de l'homme du peuple chinois étaient mieux protégés que jamais". S'estimant déjà "calomniée" par le discours, vendredi 27 mai, du chef de la diplomatie américaine, qui faisait de Pékin "le risque le plus sérieux de remise en cause de l'ordre international", cette nouvelle ingérence dans les affaires intérieures ne peut qu'exaspérer davantage la Chine.

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Le vice-ministre chinois des Affaires étrangères, Ma Zhaoxu, a d'ailleurs élevé le ton, déclarant que "certains pays occidentaux, animés d'arrière-pensées, s'étaient donnés beaucoup de mal pour perturber et saper la visite de la Haut-Commissaire", mais que "leur manigance" avait échoué. Importante pour la Chine, la visite de Michelle Bachelet a été l'occasion pour le président Xi Jinping de mettre en avant son action, puisqu'il n'a pas hésité à écrire dans un communiqué que la haut-commissaire avait "fait part de son admiration pour les efforts déployés par la Chine dans la protection des droits de l'Homme." Les Etats-Unis, bien décidés à montrer au monde les velléités impérialistes de Pékin, notamment sur Taïwan, ne peuvent accepter que Xi Jinping s'érige en défenseur des droits de l'Homme.

Le contexte : la terrible situation des Ouïghours

L'ONG Amnesty International appelle Michelle Bachelet à publier au plus vite son rapport sur le Xinjiang, alors que beaucoup de Ouïghours, la minorité nationale la plus importante de la région autonome du Xinjiang, disent ne plus avoir de nouvelles de leurs proches emprisonnés. Alors qu'elle était le théâtre d'attentats sanglants perpétrés, selon la Chine, par des séparatistes ouïghours, la région a été sévèrement reprise en main par le pouvoir.

Depuis, plusieurs études occidentales accusent Pékin d'avoir interné plus d'un million de Ouïghours et de membres d'autres groupes ethniques musulmans dans des "camps de rééducation", de leur avoir imposé du "travail forcé", ainsi que des "stérilisations". Les Etats-Unis n'ont pas hésité à parler, à plusieurs reprises, de "génocide". Le Congrès mondial ouïghour, exilé en Allemagne, s'est offusqué du silence de la haut-commissaire de l'ONU et a appelé à sa démission.