Tout a commencé par une manifestation contre l'augmentation du prix du ticket de métro, à l'automne 2019. La grande révolte sociale qui traverse depuis le Chili connaît une issue démocratique, ce dimanche. Près de 15 millions d'électeurs sont appelés à voter afin de déterminer si oui ou non, il doit changer sa Constitution établie en 1980 sous la dictature militaire du général Pinochet (1973-1990). Entraînant ainsi une refonte complète de son système économique et social.
Initialement prévu en avril mais repoussé en raison de la crise sanitaire du Covid-19, le référendum doit également désigner le système de la future assemblée constituante, en charge de l'écriture du texte. Les Chiliens ont le choix entre une entièrement citoyenne - avec une parité hommes-femmes, désignée un peu plus tard à l'aide d'un nouveau scrutin au suffrage universel - ou mixte, à 50% composée de nouveaux élus et de parlementaires déjà établis.
LIRE AUSSI >> Au Chili, une crise nationale inédite depuis la dictature
Selon les derniers sondages, le "oui" (Apruebo) à la nouvelle Constitution ferait largement la course en tête, avec près de 84% des intentions de vote face au "non" (Rechazo). L'Assemblée constituante non-mixte serait aussi privilégiée à 75%. La crise sanitaire qui frappe le pays soulève néanmoins quelques interrogations sur le taux de participation à venir. L'Express fait le point sur les enjeux de ce référendum historique en Amérique du Sud, à l'issue d'une révolte ayant fait une trentaine de morts, des milliers de blessés et, cette semaine, près de 600 arrestations.
La casse d'un système inégalitaire
A l'instar de la hausse des prix carburant en France précédant le mouvement des gilets jaunes, l'augmentation de 30 pesos du ticket de métro à l'automne 2019, à Santiago, la capitale du Chili, n'a été que le révélateur de graves inégalités couvant dans le pays depuis de longues années. "Il s'agit surtout d'un mouvement global contre la vie chère et un système très inégalitaire, notamment en ce qui concerne les retraites, l'éducation ou encore la santé", indique à L'Express Christophe Ventura, directeur de recherche à l'IRIS, spécialiste de l'Amérique latine.
LIRE AUSSI >> Au Chili, un toutou comme mascotte des mécontents
En dépit de plusieurs milliards de dollars posés sur la table par le gouvernement du président de droite Sebastian Piñera, les changements demandés par les manifestants ne sont possibles qu'à l'échelle constitutionnelle. Une situation finalement très spécifique au Chili. "Malgré quelques ajustements au fil des années, la Constitution chilienne grave dans le marbre le modèle néo-libéral de l'école de Chicago au niveau économique. Elle assoit donc la privatisation des ressources publiques, des services de base pour la population." Tout ce que la contestation populaire souhaite renverser, au-delà du symbole que représente ce texte voté de force sous la dictature du général Pinochet. "Le mouvement veut non seulement exclure le choix d'un modèle économique dans sa Constitution. Mais il souhaite surtout plus d'égalité dans l'accès aux services publics. Ainsi qu'un régime politique plus parlementaire", complète le chercheur.
Participation, Covid : les inconnus du vote
Le "oui", en tête d'après les sondages, le restera-t-il à l'issue de la journée ? Et sera-t-il franc et massif ? Le vote sur fond de Covid-19 est indécis, la faute à une absence de débat public sur la question. "La droite dure fait campagne pour l'abstention. La gauche pour la participation. Mais le président Piñera, de son côté, n'a pas donné de consigne de vote, il ne s'est jamais exprimé sur le fond du sujet. Les ministres, pareil", note Christophe Ventura. Un constat partagé par Antoine Maillet, politiste et professeur à l'Université du Chili. "Il y a d'ailleurs une forme de rejet de la classe politique. La campagne de l'"Apruebo" (pour le "oui", ndlr) a surtout été menée par les milieux culturels. Mais, en fait, il n'y a pas vraiment eu de campagne", constate-t-il sur CarnetsduChili, un site tenu par un journaliste spécialiste de ce pays d'Amérique latine.
La crise sanitaire n'a pas arrangé la situation. "Depuis novembre dernier, un mouvement de consultation citoyenne a été un peu arrêté à cause du Covid : c'est ce qu'on appelle des "cabildos", c'est-à-dire des rencontres citoyennes dans les quartiers, sur les places, dans les immeubles, pendant lesquelles les gens se retrouvent pour parler de ce qu'est une Constitution, en quoi la Constitution a des effets dans leur vie quotidienne et comment on va la changer, qu'est-ce qu'on souhaiterait y mettre, etc.", explique Mathilde Allain, chercheuse au CREDA (Centre de recherche et de documentation sur les Amériques), citée par TV5 Monde.
Constituante, présidentielle... Un après-référendum incertain
"Ce plébiscite national, comme ils disent au Chili, est une concession qu'a gagnée le mouvement social. Ce n'est pas une volonté du gouvernement", rappelle Christophe Ventura. Ce dernier attend donc fébrilement les résultats d'un vote qui pourrait faire basculer le pays dans une zone de "turbulences". Derrière son silence, le pouvoir politique en place espère cependant limiter la casse avec l'obtention d'une assemblée constituante mixte. Le tout, "afin de contrôler un peu les débats pour ne pas qu'elle prenne des décisions trop radicales". Le spécialiste craint, dans le cas inverse, une "polarisation" de la vie politique chilienne, avec la montée en puissance, face aux partisans d'une nouvelle Constitution, de l'extrême droite et de son leader Jose Antonio Kast, pro-Pinochet, vigoureusement contre le vote de ce dimanche.
Quoiqu'il arrive, le vote de ce dimanche risque de bouleverser la vie politique chilienne lors de ces deux prochaines années. "Si le "oui" l'emporte, la constituante (définitivement élue en avril 2021, ndlr), ne votera son texte final qu'au 1er semestre 2022", livre Christophe Ventura. Mais entre-temps, en novembre 2021, les Chiliens seront de nouveau appelés aux urnes pour élire un nouveau chef...sous l'ancienne Constitution. "Il est donc probable que les Chiliens n'élisent, à l'automne prochain, un président que pour quelques mois seulement", conclut le spécialiste. Un scénario complexe et totalement inédit. Comme ce dimanche historique au Chili.
