Aux Etats-Unis, la récente décision de la Cour suprême sur l'avortement se révèle déjà lourde de conséquences pour des millions de femmes. A quelques milliers de kilomètres au sud, l'heure est plutôt à l'espoir : le Chili pourrait devenir le premier pays à inscrire le droit à l'IVG dans sa Constitution. Chargée de rédiger une toute nouvelle loi fondamentale, l'assemblée constituante formée il y a un an a soumis ses travaux au président Gabriel Boric, lundi 4 juillet. Le but : remplacer l'actuelle Constitution, approuvée en 1980 sous le régime militaire. Avec un changement de taille : l'article 16 du projet assure "à toutes les femmes et aux personnes en capacité de gestation, les conditions d'une grossesse, d'une interruption volontaire de grossesse (...) volontaires et protégées". L'Etat, est-il écrit, "garantit aussi son exercice sans violence ni ingérence de tiers, qu'il s'agisse d'individus ou d'institutions". Le texte sera soumis au référendum le 4 septembre prochain. A cette date, tous les Chiliens seront obligés d'aller voter.

Un début de victoire pour les féministes, dont la mobilisation s'accélère depuis 2015 dans toute l'Amérique latine. Au Chili, elles veulent "dénoncer les conditions dans lesquelles les femmes avortent, sachant qu'il y a entre 70 000 et 200 000 avortements clandestins par an", indique Maricel Rodriguez Blanco, chercheuse associée au Centre de recherche et de documentation sur les Amériques (Creda). Des chiffres confirmés par une étude de l'Institut chilien de médecine reproductive.

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Entre 1989 et 2017, le Chili était l'un des rares pays au monde à interdire totalement le recours à l'IVG. Une loi héritée de la dictature de Pinochet, pourtant achevée en 1990, mais restée intacte pendant presque 30 ans. En 2017, juste avant la fin du mandat de la présidente socialiste Michelle Bachelet, l'avortement avait été partiellement dépénalisé dans trois cas : viol, risque pour la vie de la mère et non-viabilité du foetus. Mais seuls 3147 avortements légaux ont été enregistrés entre 2018 et 2022, selon les données du ministère de la Santé. Freinées par cette législation, de nombreuses femmes le sont également par leurs médecins, au nom de la fameuse "objection de conscience".

Le choix d'un modèle social

"Le poids de l'Eglise catholique est très important, avec des organisations qui ont longtemps structuré la vie morale du pays en menant des propagandes anti-avortement", précise Cécile Faliès, géographe spécialiste du Chili. En 1990, à la fin de la dictature du général Pinochet, le pays est particulièrement en retard en matière de droits civils. Les relations homosexuelles ne sont dépénalisées qu'en 1999, le divorce est autorisé en 2004 et le mariage homosexuel en 2021.

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Mais "tout ce retard a été rattrapé rapidement", souligne la géographe, avec comme catalyseur le vaste mouvement social contre les inégalités en octobre 2019. Le Chili, longtemps bon élève en termes de croissance économique, rêve aujourd'hui d'occuper un nouveau rôle en Amérique latine : celui de leader social, comme en témoigne l'élection, en décembre dernier, de Gabriel Boric, devenu à 36 ans le plus jeune président de l'histoire du pays.

Rien n'est acquis

Mais la route menant à la constitutionnalisation du droit à l'avortement s'annonce encore longue. Reste pour cela à conquérir l'opinion publique. Une tache difficile, tant les constituants ont été la cible de nombreuses critiques durant leurs travaux. Pendant que la société chilienne subissait de plein fouet la hausse des prix du carburant et de la précarité, eux ont plutôt donné l'impression d'être enfermés dans leur bulle constitutionnelle à Santiago. "Ils se sont rendu compte qu'ils étaient restés en vase clos", note Cécile Faliès. Aussi, la grogne générale a été récupérée par l'aile droite afin de discréditer le nouveau texte.

Ces mêmes conservateurs ont par ailleurs mené une campagne de désinformation sur l'IVG, comme le regrette la politologue Fabiola Miranda Pérèz, docteure en science politique à l'Université de Grenoble Alpes et experte dans le domaine des genres au Chili : "Ils disent que les femmes pourront avorter jusqu'à neuf mois, ce qui n'est pas du tout le cas. Cela relèvera de la loi et pourra être adapté en fonction des accords conclus au Parlement dans les années à venir." Si la constitution est validée par le peuple, ce sont bien les parlementaires qui auront le dernier mot pour déterminer la forme et le contenu du droit. Or, la droite reste très présente au sein du Parlement, où elle dispose d'une courte majorité. "Parler dès à présent de libération des Chiliennes est encore risqué", résume la politologue. D'autant qu'à deux mois du vote, plusieurs sondages indiquent que le "non" pourrait l'emporter.