Le 26 juin 1945, la conférence de San Francisco adoptait la Charte de l'Organisation des Nations unies (ONU). Avec un Conseil de sécurité doté de cinq membres permanents disposant d'un droit de veto : les principaux vainqueurs de l'Axe, mais aussi, du fait des empires européens de l'époque, des pays représentant ensemble la majorité de la population mondiale. Une composition qui n'a pas évolué depuis, même si Pékin a remplacé Taipei en 1971, et ne reflète donc guère les équilibres mondiaux. Ces Etats ne représentent plus qu'un quart de la population mondiale aujourd'hui. Et de nouvelles grandes puissances économiques - Japon, Allemagne, Inde, Italie, Brésil... - ont émergé depuis 1945.
Trois semaines plus tard, le 16 juillet 1945, l'Amérique faisait exploser son premier engin atomique dans le désert du Nouveau-Mexique. L'une après l'autre, les principales puissances mondiales ont fait de même dans les deux décennies qui ont suivi - depuis l'Union soviétique en 1949 jusqu'à la Chine en 1964. Devant les risques de dissémination de cette technologie et donc d'un accroissement du risque de guerre nucléaire, les deux Grands proposèrent un traité de non-prolifération (TNP) qui fut signé en 1968. Mais pas par l'Inde, Israël et le Pakistan... Quant à la Corée du Nord, elle en a annoncé son retrait en 2003.

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Le format du Conseil n'est pas réformable
La coïncidence entre statut de membre permanent et Etat nucléaire n'est pas fortuite : il était évident que chaque grande puissance voudrait imiter l'autre et se doter de l'arme atomique. Mais elle ne fonctionne pas dans l'autre sens : en Inde, on pensait volontiers que les essais nucléaires de 1998 ouvriraient au pays les portes du Conseil de sécurité. A tort. Car le format du Conseil n'est pas réformable. Pour que cela se fasse, il faudrait l'accord des Cinq et celui des deux tiers des Etats membres de l'ONU.
Equation d'autant plus difficile à résoudre que chaque grand Etat estime qu'il représenterait mieux sa région que son voisin : l'Italie ne veut pas de l'Allemagne, l'Argentine du Brésil, l'Egypte du Nigeria ou de l'Afrique du Sud... Et la Chine s'opposerait à ce que l'Inde ou le Japon puissent entrer dans ce cénacle. Quant à l'idée de substituer un siège européen à celui de Paris ou de Londres, elle se heurterait aux mêmes blocages politiques, et nécessiterait de plus une réforme de la Charte elle-même ; sans compter que le pouvoir décisionnel du représentant européen serait tributaire de longues négociations à vingt-sept...
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L'ordre nucléaire n'est pas plus réformable : le TNP considère comme "puissance nucléaire" un Etat ayant procédé à un essai avant 1967, et sa révision supposerait l'accord de tous les membres.
Moscou détient le record de veto, avec 25 depuis 2002
Le système de sécurité international, dans ses deux composantes essentielles, est donc à la fois figé et obsolète, donc insatisfaisant. Il l'est d'autant plus qu'après un bref âge d'or - les années 1990 et 2000 -, deux membres permanents, la Russie et la Chine, ont multiplié les veto, notamment sur la Syrie. Moscou détient une sorte de record, avec 25 veto depuis 2002. Pour leur part, les Etats-Unis ont continué à l'exercer lorsqu'il s'agissait de la question israélo-palestinienne. Un dévoiement de ce droit de veto, qui était à l'origine destiné seulement à éviter que le Conseil n'agisse contre l'un de ses membres permanents. La France et le Royaume-Uni n'ont pas exercé ce droit depuis 1989.
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En l'absence de décisions prises par des institutions à la fois représentatives et efficaces, les grands Etats sont d'autant plus tentés de gérer eux-mêmes les affaires de sécurité internationale, seuls, en alliance ou en coalition. C'est la limite de la notion de "communauté internationale".
