Personne n'avait vu venir Arora Akanksha. Teint cuivré et cheveux de jais, cette Canadienne de 34 ans, auditrice financière au Programme des Nations unies pour le Développement (Pnud), née en Inde et élevée en Arabie saoudite, brigue depuis le mois dernier le siège de secrétaire général de l'Organisation des Nations unies (ONU). Autant dire un crime de lèse-majesté à l'encontre de l'actuel titulaire du poste Antonio Guterres, 71 ans, tant la démarche de la jeune femme contrevient aux us et coutumes en vigueur dans le building en marbre blanc de New York, où siège l'institution internationale.
Ancien Premier ministre socialiste du Portugal (1995-2002), loué pour son passage à la tête du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) de 2005 à 2015, Guterres se croyait seul en lice pour sa réélection en décembre prochain en vue du mandat 2022-2027. A raison : depuis trois quarts de siècle, les cinq Etats membres permanents, ou "P5", du Conseil de sécurité - Etats-Unis, Chine, Russie, France, Grande-Bretagne - décident seuls de l'identité du futur patron de l'ONU, après marchandages en coulisses.

La salle du Conseil de sécurité de l'ONU le 20 septembre 2017
© / afp.com/Stephane LEMOUTON
Opaque, ce mode de sélection remonte aux origines de l'organisation fondée en 1945. Il fut alors décidé que le secrétaire général agirait en simple exécutant de la volonté des "cinq grands". Un zeste de transparence a été ajouté en 2016. Cette année-là, l'Assemblée générale des Etats membres consent à auditionner treize candidats, dont sept femmes, selon certains critères : aptitudes au leadership, au management, à la communication, aux langues et, évidemment, à la diplomatie. Verrouillée en coulisse par le "P5", la reconduction d'Antonio Guterres était toutefois tenue pour acquise.
Mais Arora Akanksha ne s'est pas découragée. En janvier, elle a adressé son CV et une lettre de motivation - restée lettre morte - au Turc Volkan Bozkir, le président de l'Assemblée générale. "Personne n'a eu la courtoisie de m'appeler", soupire la Canadienne. Entre-temps, le bouche-à-oreille a fait son oeuvre. Sa messagerie électronique est saturée de courriels enthousiastes, d'offres d'assistance bénévole et de conseils discrets émanant de diplomates. Un site Internet, www.unow.org, a même été créé pour appuyer sa candidature.

Arora Akanksha devant le siège des Nattions Unies, à New York
© / Maurin Picard
La liste des doléances à l'égard du 9e patron de l'ONU est longue, à la mesure des espoirs qu'avait fait naître sa nomination en 2017 après le double mandat très discret du Sud-Coréen Ban Ki-moon. Guterres a fait preuve d'une mansuétude troublante vis-à-vis de la Chine responsable d'une impitoyable répression contre les musulmans du Xinjiang et à l'égard de la Russie poutinienne, dont la dérive autoritaire est connue. Il est globalement inaudible sur la question des droits de l'homme, comme sur les guerres de Syrie, du Yémen et sur le différend irano-américain.
"Nous avons oublié que nous étions là pour servir les autres, déclare Arora Akanksha à L'Express. Le défaut principal de l'ONU, c'est la mise en oeuvre défaillante de tout projet, du plus humble au plus ambitieux. Regardez le plan Covax [développé avec l'Organisation mondiale de la santé], qui doit amener le vaccin dans les pays les plus démunis : en Afrique, certains pays passent seuls des commandes, à force de ne rien voir venir..."
Comment réformer le "machin"?
La trentenaire souligne aussi que l'Organisation s'est éloignée de sa mission originale : porter secours aux réfugiés. "Antonio Guterres a échoué vis-à-vis d'eux, alors qu'il connaît leur fardeau, puisqu'il a dirigé le Haut-Commissariat aux réfugiés pendant une décennie. Il n'a pris aucune décision visant à réorienter les ressources vers eux." Autre critique : "La bureaucratie étouffe l'ONU, où règne une culture qui instille la peur et bannit la discussion", dit la jeune femme qui travaille depuis 2016 au sein d'une équipe d'experts chargés d'examiner les finances de l'Organisation afin de proposer des pistes de réforme... dont presque aucune n'a été retenue.
Mais comment réformer le "machin", comme disait le général de Gaulle ? Directrice de campagne de la candidate canadienne, Anne-Carine Frédérique, une Haïtienne, évoque la "création d'une plateforme" qui permettrait "d'entendre les histoires" des 37 000 employés de l'ONU, au siège comme sur le terrain. En attendant, 4 200 personnes ont signé la pétition en ligne en faveur de la "dissidente". "Le système onusien actuel nous a laissé tomber et n'honore pas ses promesses, dit le texte en substance. Un changement s'impose. Je veux qu'Arora Akanksha devienne la nouvelle secrétaire générale."
Il lui manque le soutien des Etats membres...
"Elle a cependant peu de chances d'obtenir le soutien des Etats", avertit Richard Gowan, de l'International Crisis Group. Pékin et Londres ont indiqué leur préférence pour Guterres, tandis que Paris ne cache pas sa satisfaction à son propos. "Il a toujours répondu présent aux sollicitations de la France", glisse un diplomate, évoquant la question du climat et celle du Sahel.
Reclus dans son Olympe, au 38e étage de la Maison de verre, Antonio Guterres est peut-être plus fébrile qu'il n'y paraît. Le 26 février, il est apparu dans une vidéo évoquant le bien-être des employés de l'ONU et la nécessité de refondre la grille des ressources humaines, dominée par un grand fossé hiérarchique entre personnel de type G (technique) et P (administratif). "Nous avions fait ces suggestions dans notre rapport de 2018, dont il n'a jamais dit un traître mot en trois ans !" s'indigne Arora Akanksha.
En attendant, d'autres voix s'élèvent pour avancer des candidatures alternatives. A Londres, un mouvement civique lancé le 12 mars, nommé "Forward", entend renforcer la visibilité de cette élection, en identifiant de potentiels successeurs à Guterres, jugé terne et pusillanime - et si possible des poids lourds politiques et des femmes. Arora Akanksha ne remplit qu'un seul de ces deux critères. Mais Antonio Guterres aussi !
