Plus de 20 mois après l'assaut contre le Capitole, plusieurs membres d'une milice d'extrême droite particulièrement active aux Etats-Unis doivent répondre d'accusation de "sédition", devant la justice américaine. Positions extrêmes, complots en cascade abreuvés de racisme, le procès des Oath Keepers qui s'ouvre ce mardi 27 septembre à Washington promet une véritable excursion dans le pire du conspirationnisme. Avec, en prime, l'ombre d'un Donald Trump de plus en plus ouvertement complotiste flottant sur les murs du tribunal.
Le 6 janvier 2021, les Oath Keepers (ou "gardiens du serment" en français) se trouvaient parmi ceux qui ont attaqué le temple de la démocratie américaine avec un millier d'autres partisans trumpistes, au moment où les élus certifiaient la victoire du démocrate Joe Biden à la présidentielle. "Les Oath Keepers sont profondément ancrés dans la complosphère américaine et sont des acteurs majeurs de l'Alt right. A l'instar d'autres mouvances, comme les Proud Boys et Qanon avec qui ils entretiennent des liens, ils se fantasment en faction d'un soulèvement en arme, contre un ennemi de l'intérieur", relate Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l'Université de Paris, spécialiste des cultures numériques.
Depuis ce coup de force, plus de 870 personnes ont été arrêtées et une centaine ont écopé de peines de prison, notamment les auteurs de violences contre les policiers. Mais jamais, jusqu'ici, personne n'a eu à se défendre de "sédition". Ce chef d'inculpation, qui émane d'une loi adoptée après la guerre de Sécession pour réprimer les derniers rebelles sudistes, "peut être difficile à prouver", a indiqué à l'AFP Barbara McQuade, une ancienne procureure fédérale aujourd'hui professeure de droit à l'université du Michigan. Reste que la nature des activités des Oath Keepers, et les vives tensions politiques aux États-Unis ont poussé les magistrats à faire comparaître cinq d'entre eux pour ce motif, dont Stewart Rhodes, le fondateur du groupe, reconnaissable entre mille, avec son cache oeil et ses discours enflammés.
"Tenir le serment"
Cet ancien militaire de 56 ans illustre le glissement de l'extrême droite américaine, passée de l'opposition au gouvernement fédéral à la défense farouche et en armes de Donald Trump. Enrôlé dans l'armée après le lycée, il retrouve vite la vie civile après un mauvais saut en parachute. Autre accident : en 1993, il se blesse avec un pistolet et perd son oeil gauche. Il porte depuis un bandeau noir distinctif. Après avoir renoué avec les études, vivant grâce au salaire de strip-teaseuse de son épouse, il décroche un diplôme de droit de la prestigieuse faculté de Yale, mais s'établit dans le Nevada, loin des grands cabinets d'avocats rémunérateurs. Libertarien, il fonde Oath Keepers en 2009, après l'élection de Barack Obama.
Son objectif : recruter des hommes et femmes dotés d'une expérience militaire ou policière, prêts à "tenir leur serment". A l'époque, il s'agit de protéger les libertés individuelles - comme le port d'armes - contre le pouvoir fédéral. Peu à peu, le groupe se transforme en milice, à l'aide d'entraînements armés. L'élection de Trump les galvanise, car l'ancien président Américain partage les thèses complotistes des Oath Keepers.
Ces derniers sont en effet convaincus qu'un État profond a signé un pacte avec un "nouvel ordre mondial" pour "grand remplacer" les blancs aux États-Unis. "Ils ont été les relais de toutes les grandes théories complotistes, liées au Covid, à l'invasion russe en Ukraine. Et ils ont bien sûr amplifié les théories qui ont émergé durant la mandature de Trump", précise Tristan Mendès France. "Ils se servent de ces matériaux, pour nourrir leur agenda politique, fait d'un discours antisystème paranoïaque. Ils utilisent les fake news comme un instrument politique", conclut l'expert.
Le héros de cette résistance armée contre un ennemi qui n'existe pas s'appelle donc Stewart Rhodes, et pousse ouvertement à la "guerre civile", d'autant plus depuis son arrestation, aux débuts de l'année 2022. "Il s'était créé une sorte de personnage mythologique : il se voyait comme une sorte de figure historique et en quelque sorte, ça a eu lieu", déclarait en janvier 2022 son épouse Tasha Adams, qui se bat depuis 2018 pour obtenir le divorce d'un homme, selon elle, "dangereux"
Une milice nourrie de complots
Stewart Rhodes aurait dépensé des milliers de dollars pour acheter des armes avant de les stocker près de Washington, et d'organiser le transport de militants dans la capitale, aux alentours du 6 janvier. "On ne va pas s'en sortir sans guerre civile", écrivait-il deux jours après la présidentielle, sur une messagerie cryptée. Le Jour J, toujours par ce biais, il donne ses ordres, sans entrer lui-même dans le Capitole. "Il est très bon pour faire prendre tous les risques aux autres", selon sa femme. De quoi se faire condamner pour sédition ? Passible de 20 ans de prison, ce chef d'accusation implique d'avoir planifié l'usage de la force pour renverser le gouvernement ou s'opposer à une de ses lois. Il se distingue de l'insurrection, au caractère plus spontané.
D'autres composantes semblent ne pas coller, à première vue, avec le personnage de patriote que lui et les Oath Keepers se sont construit. "Il y a également une connotation de déloyauté envers le pays, pas seulement contre certains acteurs gouvernementaux", relève Barbara McQuade. Attaquer le Congrès, et déstabiliser le fonctionnement démocratique d'un pays, en recourant à la violence, est-ce servir son pays ? Les Oath Keepers "se tenaient prêts à répondre à son appel aux armes", d'après le dossier d'accusation. Le tribunal, à quelques mètres du lieu de cette insurrection complotiste, devra trancher.
Un procès exceptionnel
Stewart Rhodes et quatre responsables régionaux de sa milice - Kelly Meggs, Thomas Caldwell, Jessica Watkins, Kenneth Harrelson - sont les premiers à être jugés à ce titre. Leur procès débutera par la sélection de douze jurés parmi un panel de 120 citoyens. Lors du procès, ses avocats plaideront que Stewart Rhodes et ses acolytes ne souhaitaient pas renverser le gouvernement mais qu'ils s'attendaient à ce que le milliardaire républicain déclare l'état d'insurrection, en vertu d'une loi de 1807 qui permet aux présidents américains de mobiliser certaines forces armées dans des contextes exceptionnels. Pour les procureurs, il s'agit uniquement de donner "un vernis légal" à leurs actions.
Comme toujours, la bataille est juridique aux États-Unis. Mais celle-ci reste exceptionnelle. Ce chef d'accusation de sédition a été très peu utilisé dans l'histoire américaine : la dernière condamnation pour sédition a été prononcée en 1998 contre des militants islamistes responsables d'un attentat à la bombe contre le World Trade Center à New York cinq ans plus tôt. Eux aussi, étaient des "gardiens du serment".
