Après un périple de 40 heures qui l'a mené de Shanghai à Séoul puis San Francisco, le Français Mathieu Laurent, sa petite fille de deux ans et son épouse de nationalité américaine - enceinte de sept mois - ont finalement réussi à fuir la capitale économique chinoise. "Nous sommes partis avec juste quelques valises, laissant derrière nous huit années de vie en Chine ; tristes mais soulagés d'avoir pu échapper à cet enfer", témoigne-t-il.

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Un enfer qui a débuté fin avril, quand Shanghai a brutalement confiné ses 26 millions d'habitants en raison d'une recrudescence de cas de Covid. Depuis, le manque de nourriture, la brutalité des contrôles sanitaires et surtout le risque de voir les familles séparées en cas de test positif au Covid ont entraîné l'exode d'une grande partie des étrangers qui étaient installés en Chine. "C'était trop, nous n'avions plus le choix, ma femme ne pouvait pas risquer d'accoucher dans ses conditions", soupire-t-il.

Ralentissement économique

Comme lui, de plus en plus d'expatriés ont décidé de plier bagage et mettre un terme à leur "rêve chinois". "La ruée vers la Chine est bien terminée, les Français sont en train de réorienter leurs investissements vers les Etats-Unis ou vers Singapour en fonction de leur domaine d'activité", confirme Grégory Louvel, avocat d'affaires et associé du cabinet Leaf, à Pékin.

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La Chine compte 1100 entreprises françaises représentant près d'un demi-million d'employés (essentiellement du personnel local). "On va immanquablement vers une sinisation des cadres, anticipe un dirigeant français expatrié. En soi, cela n'est pas un problème, le risque c'est de voir nos filiales chinoises coupées des réalités du monde, sans contact physique avec le siège". Les remplacements des étrangers sont difficiles : au-delà du manque d'attractivité de la Chine, les visas sont rares et les quarantaines strictes à l'arrivée effraient les familles.

"On constate clairement, en outre, un ralentissement de l'économie chinoise. Si l'on ajoute à cela des voyages compliqués par la situation sanitaire, des chaînes d'approvisionnements grippées : c'est un cocktail assez détonnant qui explique que beaucoup de chefs d'entreprise partent", souligne Maître Louvel.

D'ici la fin de l'année, les Chambres de Commerce américaine et européenne en Chine anticipent que leurs communautés expatriées, déjà réduites par deux en 24 mois, devraient encore continuer à se rétrécir. Le Consulat de France prévoit le départ de 20 % de Français supplémentaires depuis Shanghai dès cet été. Cet exode s'accompagne d'une fuite des multinationales. "Seules les entreprises qui vendent directement aux consommateurs chinois ont vocation à rester, c'est le cas des produits pharmaceutiques, cosmétiques ou alimentaires ou celles qui ont déjà de grosses plateformes industrielles ici, mais pour les autres c'est l'heure du départ", souligne Grégory Louvel.

Emmanuel Macron soulève la question avec Xi Jinping

Selon un recensement datant du mois d'avril, près d'un quart des membres de la Chambre de Commerce européenne en Chine envisagent de transférer une partie de leurs investissements dans un pays tiers. C'est deux fois plus qu'il y a deux mois, avant la mise en quarantaine de Shanghai, capitale économique du pays. 60 % des entreprises anticipent une baisse de leurs revenus cette année.

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Le 10 mai dernier, Emmanuel Macron a demandé à son homologue chinois Xi Jinping de "tenir compte des préoccupations" des quelque 24 000 Français vivant en Chine et affectés par les restrictions anti-Covid. Le président français a notamment évoqué "le maintien de la connectivité aérienne vers la France, l'autorisation des déplacements vers les aéroports et la protection de l'intérêt supérieur des enfants en évitant, quelles que soient les circonstances, de les séparer de leurs parents". Les 7000 Français résidant à Shanghai sont particulièrement affectés par le confinement strict qui y est imposé depuis avril, tandis qu'à Pékin les déplacements sont limités et de nombreux lieux publics fermés, de même que les écoles, les restaurants, les parcs et les sites touristiques, comme la Cité interdite, depuis le 12 mai.

Dans tout le pays, plus de 370 millions de personnes sont désormais soumises à une forme de confinement plus ou moins stricte. "Nous avons vraiment l'impression que le pire est à venir, confie un Français vivant à Pékin. Il suffit d'être cas contact ou d'avoir approché d'une zone en confinement pour se retrouver en quarantaine (chez soi ou à l'hôtel), ou pire dans un camp d'isolement. Je ne peux pas imposer cela à ma famille et c'est la raison pour laquelle nous sommes si nombreux à vouloir partir".