Officiellement, la visite en janvier du président chinois Xi Jinping en Birmanie devait ouvrir une "nouvelle ère" entre le géant asiatique et son voisin. De fait, ce déplacement s'est concrétisé par une trentaine d'accords liés au développement du "corridor économique Chine-Myanmar", qui pourrait offrir à Pékin une ouverture stratégique sur l'océan Indien.

Reste à savoir si les dirigeants birmans ont profité de l'occasion pour poser une vieille et délicate question à leurs visiteurs : "Pourquoi soutenez-vous les minorités rebelles du Nord que nous combattons ?" Longue de près de 2200 kilomètres, la frontière entre les deux pays est peuplée d'une multiplicité de groupes ethniques, dont plusieurs sont en rébellion contre le pouvoir central birman, revendiquant une forme d'autonomie.

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Le plus puissant, la United Wa State Army (UWSA) est à la tête d'un micro-Etat, indépendant de facto. Soutenue militairement par la Chine et financée par le trafic de drogues, la UWSA - émanation du défunt Parti communiste birman - constitue avec ses 30 000 hommes une force de dissuasion massive contre toute offensive birmane.

"La Chine souhaite un Myanmar faible et instable"

Si les groupes du Nord observent depuis quelques mois un cessez-le-feu fragile, il n'en est pas de même pour l'Arakan Army, une organisation créée en 2009 avec l'appui de la Chine. Ce mouvement, qui opère dans l'Etat de Rakhine à des centaines de kilomètres au sud-ouest de la frontière chinoise, est engagé dans de violents affrontements, qui auraient provoqué ces deux derniers mois la mort de plusieurs centaines de civils et combattants.

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L'Arakan Army, organisation créée en 2009 avec l'appui de la Chine, opère dans l'Etat de Rakhine, à des centaines de kilomètres au sud-ouest de la frontière.

© / Dario Ingiusto / L’EXPRESS

Tout en soutenant les insurgés, le régime chinois n'en cajole pas moins Naypyidaw (la capitale birmane), en s'opposant aux poursuites internationales de généraux birmans impliqués dans les massacres de musulmans rohingya.

Pourquoi ce double jeu ? "La Chine souhaite un Myanmar faible et instable afin de maintenir son contrôle et son influence sur le pays", souligne Aung Zaw, rédacteur en chef du journal birman en ligne The Irrawaddy. "Pour poursuivre ses objectifs stratégiques au Myanmar, Pékin doit établir de bonnes relations avec le gouvernement central tout en maintenant des liens avec les groupes d'insurgés ethniques, qui constituent un facteur de stabilité le long de la frontière", nuance Anthony Davis, spécialiste des questions militaires en Asie. Malgré l'apparition du coronavirus, un cessez-le-feu ne semble donc pas près de se produire dans les zones de conflit.