La prise de pouvoir sans accroc qu'avait planifiée l'armée birmane n'a pas eu lieu. Deux mois après le coup d'Etat du 1er février, à l'occasion duquel son chef, le général Min Aung Hlaing, s'est arrogé les pleins pouvoirs, la colère populaire ne faiblit pas. Partout à travers le pays, des foules de manifestants continuent de protester contre ce renversement politique, malgré le risque grandissant de perdre la vie : plus de 450 civils dont des enfants, ont été fauchés par les tirs de l'impitoyable Tatmadaw, l'armée nationale, selon l'Association d'assistance aux prisonniers politiques de Birmanie.
Légitimité en déclin
Face à ce mouvement de désobéissance civile, la stratégie de la junte pour se maintenir à la tête du pays, plus floue que jamais, semble se résumer à la répression féroce. "Il semble que la Tatmadaw ait surestimé son niveau de popularité auprès de la population", observe Aaron Connelly, chercheur à l'International Institute for Strategic Studies, à Singapour. Depuis l'indépendance, en 1948, la junte se considère comme garante de l'unité et de l'identité de ce pays de 54 millions d'habitants, où cohabitent plus de 130 minorités ethniques. Incapable de reconnaître sa perte de légitimité, l'armée présente son putsch comme l'unique recours pour défendre la démocratie, accusant la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d'Aung San Suu Kyi de fraudes lors des élections législatives de novembre dernier.
Ce discours complotiste n'a aucune chance de convaincre une population jeune qui a connu la libéralisation politique. Pas plus que la promesse des militaires d'organiser prochainement de nouvelles élections - un tour de passe-passe qui leur permettrait de sortir grands vainqueurs d'un scrutin probablement joué d'avance. "Interdire ou dissoudre la LND en amont des élections - ce qui empêcherait en toute logique ses membres d'être réélus - est l'une des options envisagées par la junte", estime Ardeth Maung Thawnghmung, spécialiste de la Birmanie à l'université UMass Lowell (Massachusetts).
Aung San Suu Kyi réduite au silence
L'acharnement judiciaire à l'encontre de l'ancienne cheffe de facto du gouvernement civil, Aung San Suu Kyi, vient renforcer cette hypothèse. Placée en détention provisoire et réduite au silence depuis le coup d'Etat, la "Lady" est poursuivie pour au moins cinq chefs d'accusation, notamment pour corruption et troubles à l'ordre public. Si elle est reconnue coupable, elle passera plusieurs années derrière les barreaux et pourrait être définitivement écartée de la vie politique. Encore faudrait-il qu'elle soit jugée. Le 24 mars, sa comparution a été reportée pour la seconde fois, sous prétexte de connexion Internet défectueuse, faisant craindre une procédure fleuve.
Le scénario électoral pourrait toutefois ne plus être d'actualité. "La tenue d'élections était sûrement le plan d'origine de l'armée. Mais, dans le contexte de violences croissantes, le risque est grand que la Birmanie se retrouve dans une situation de guerre civile qui rendrait impossible l'organisation d'un scrutin", avance Aaron Connelly, qui n'écarte pas un scénario catastrophe : un "conflit de haute intensité", qui pourrait entraîner l'intervention de puissances étrangères (Chine, Inde, Etats-Unis) et plongerait le pays dans le chaos.
Fuite en avant
Déjà, rien ne semble pouvoir arrêter la spirale infernale. "Apprenez la leçon de ceux qui sont morts après avoir été touchés à la tête et dans le dos... ne mourez pas en vain", a averti la télévision d'Etat en s'adressant aux manifestants, tandis que des cas de torture en détention ont été rapportés. "L'expérience passée montre que lorsque l'armée traverse des temps difficiles elle a tendance à faire preuve d'une plus grande brutalité", poursuit Aaron Connelly, en référence au coup d'Etat de 1988, qui s'était terminé dans un bain de sang.
Les militaires risquent d'autant moins de reculer qu'ils sont en situation de force. La Tatmadaw et ses quelque 500 000 hommes ont la mainmise sur des pans entiers de l'économie birmane. Par le biais de deux conglomérats, Myanmar Economic Holdings Limited et Myanmar Economic Corporation, la junte est présente dans tous les secteurs clefs - de la banque à l'immobilier en passant par l'industrie lourde, minière ou du tabac.
La volonté de préserver cette manne financière, jugée menacée après la débâcle électorale de novembre dernier, pourrait aussi expliquer le coup d'Etat du 1er février. De même que les ambitions contrariées du général Min Aung Hlaing, qui devait partir à la retraite cette année. "Alors que ses prédécesseurs prenaient toujours des positions respectables dans le gouvernement civil après leur départ de l'armée, la défaite aux élections de novembre ne lui offrait aucune option. Il ne pouvait s'y résoudre", souligne Gerard McCarthy, chercheur à l'université nationale de Singapour. Mais ce sont les Birmans qui en paient le prix.

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