En juillet 2020, l'effondrement de pans entiers d'une mine de jade à ciel ouvert dans le nord de la Birmanie, qui avait tué au moins 170 mineurs, avait placé sous les feux des projecteurs la Myanmar Economic Holdings Limited (MEHL). Ce groupe - qui détient les droits d'exploitation du site - est avec la Myanmar Economic Corporation (MEC) un des deux conglomérats appartenant à l'armée birmane (la Tatmadaw) et contrôlant de gigantesques intérêts économiques. Cette colossale assise financière est l'une des explications de la puissance des généraux, qui viennent de s'emparer du pouvoir en Birmanie à la faveur d'un coup d'Etat.

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Via ces deux structures, il détiennent notamment de vastes concessions dans les mines de jade, une industrie qui, selon un rapport de 2015 de l'ONG Global Witness, avait généré en 2014 un chiffre d'affaires d'au moins 31 milliards de dollars. Des montants réalisés sur le dos de dizaines de milliers d'ouvriers travaillant dans des conditions épouvantables et souvent meurtrières.

Le nouvel homme fort du pays à la tête d'un conglomérat

Qui trouve-t-on à la tête du MEHL ? Un certain général Ming Aung Hlaing, le commandant en chef de l'armée qui s'est arrogé tous les pouvoirs ce lundi et a fait arrêter la dirigeante de facto, Aung San Suu Kyi. Si cette fonction était connue de quelques initiés, elle a été révélée au grand jour en 2019 par une mission du Conseil des droits de l'homme des Nations unies enquêtant sur les massacres et le nettoyage ethnique perpétrés par l'armée à l'encontre de la minorité musulmane rohingya en 2017. Le vice-président du MEHL n'est autre que le général Soe Win, numéro deux de l'armée. Le reste de l'organigramme se lit comme le Who's Who de la Tatmadaw, on y trouve également les chefs de la Marine et de l'Aviation.

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La MEHL a été créée (sous le nom de Union of Myanmar Economic Holding Limited - UMEHL) en 1988 lors du précédent coup d'état militaire. La MEC a été fondée neuf ans plus tard, par cette même junte. Ces "deux corporations, commente le rapport des Nations unies, ont profité de quasi monopoles sur de nombreuses activités et industries contrôlées par les militaires" et leurs associés privés, les "cronies" (les "copains").

On repère leur présence dans la totalité des secteurs économiques qui comptent ; industries extractives comme le jade et les pierres précieuses, énergie, banque, assurance, construction, télécommunication, transport, tourisme, alimentation. Sans compter leur immense patrimoine foncier. "Toutes les participations dans la MEHL sont détenues et gérées par des officiers - anciens et en service -, des régiments et des unités ainsi que des organisations de vétérans", poursuit l'étude de l'ONU. Le poids financier exact de ces deux conglomérats, qui opèrent dans une totale opacité, relève du secret d'état. Ils ont bénéficié d'exemptions fiscales entre 1998 et 2011, avant d'être obligés de payer des impôts dans le cadre d'un plan de réformes économiques entrepris par le gouvernement de transition, constitué de militaires rendus à la vie civile. Dans un rapport de 2014, L'International Crisis Group (ICG) précisait que si la MEHL avait depuis lors perdu quelque peu de sa surface financière, "elle conservait des ressources significatives et continuerait à avoir une considérable empreinte dans l'économie."

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Un groupe d'activistes birmans, Justice For Myanmar, qui s'est donné pour mission d'exposer les "causes systémiques d'injustice, de violence" et autres abus de pouvoir dans leur pays, a notamment enquêté sur les intérêts économiques de Min Aung Hlaing et de sa famille. Les résultats sont édifiants et renvoient une image assez lointaine de celle d'homme intègre dévoué à son pays que voudrait véhiculer le nouveau chef d'état.

Corruption massive

L'organisation détaille de nombreux cas d'entreprises mises sous le contrôle de la MEHL sous l'égide de Min Aung Hlaing par l'entremise de "cronies" ou d'investisseurs étrangers, en particulier chinois : le port de Bo Aung Kyawn à Yangon, des concessions dans les mines de jade de Hpakant, des mines de cuivre dans la Région de Sagaing, etc. "Ces affaires de corruption rapportent de substantiels profits au général Min Aung Hlaing et cimentent ses relations avec les cronies, qui par conséquent lui sont redevables, à travers un système qui perpétue la concentration de richesses au sein d'un étroit groupe de haut-gradés et de leurs associés", commente Justice for Myanmar.

Le général étend ses largesses à sa famille proche. Son fils, Aung Pyae Sone, comme le révélait le magazine en ligne Myanmar Now, avait acquis pour une bouchée de pain auprès du gouvernement régional de Yangon l'autorisation d'exploiter un restaurant et une galerie d'art. Le même organe de presse rapportait que la fille et la belle-fille de Min Aung Hlaing avaient en 2017 fait une entrée fracassante dans le monde du spectacle - production de séries télévisées, organisation de concours de beauté - en investissant plusieurs millions de dollars à l'origine incertaine.

Le magazine ironisait en "regrettant" que la fille ne puisse se rendre à Hollywood pour "assouvir sa passion du cinéma". Parmi d'autres sanctions prises en juillet 2019 à l'encontre des responsables de la répression des Rohingyas, les États-Unis interdisent en effet l'entrée sur leur territoire à Min Aung Hlaing et à trois autres généraux, ainsi qu'à leurs proches parents.