Quelques mots prononcés en toute décontraction lors d'une conférence virtuelle à la Maison-Blanche auront suffi à faire voler en éclat un contrat de 56 milliards d'euros et à rebattre les cartes géopolitiques dans des eaux asiatiques sous haute tension. Flanqué des Premiers ministres Boris Johnson (Grande-Bretagne) et Scott Morrison (Australie) sur écran, Joe Biden a lancé un partenariat militaire tripartite - baptisée Aukus - pour contrer les ambitions chinoises dans la région Indo-Pacifique. Sa première mission : fournir à Canberra une flotte de sous-marins à propulsion nucléaire, dotée de technologies américaines et britanniques. Une décision brutale qui pulvérise un accord portant sur 12 sous-marins à propulsion classique signé avec Paris en 2019.
Cette opération constitue un signal politique fort envoyé à la Chine, dont la présence croissante en mer de Chine du Sud et les pressions sur Taïwan inquiètent les Etats-Unis et leurs alliés régionaux. Annoncée 15 jours après le départ des troupes américaines d'Afghanistan, que Joe Biden a justifié par la nécessité de concentrer les forces du pays sur son principal rival, elle apparaît comme une suite logique. "Ce partenariat stratégique représente la deuxième phase du redéploiement américain face à la Chine, vers la zone Indo-Pacifique. Il a été évoqué tout au long des derniers mois, nous y sommes", souligne Jeff Hawkins : ancien ambassadeur américain et chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).
Le "pivot" vers l'Asie d'Obama, déjà
Le choix de Washington d'enrôler l'Australie à ses côtés s'explique par la position stratégique de l'île continent, et par la relation de confiance qu'entretiennent les deux Etats, déjà alliés durant la Première Guerre mondiale. Il concrétise par ailleurs une stratégie annoncée il y a dix ans dans ce pays. C'est en effet devant le Parlement australien que le président Barack Obama avait martelé le "pivot" vers l'Asie de la politique étrangère américaine, avant d'annoncer l'installation de soldats américains sur la base militaire de Darwin, dans le Nord de l'île.
Après avoir pendant quelques années cherché à maintenir un équilibre entre les Etats-Unis et la Chine - son premier partenaire commercial - le Premier ministre australien a choisi son camp. Le pays se dit de plus en plus préoccupé pour sa sécurité. Et l'attitude agressive de Pékin à son égard ces derniers temps - à coups de déclarations incendiaires et de sanctions commerciales - a sans doute aidé à faire pencher la balance. Sa décision est loin d'être anodine : en cas de conflit armé sino-américain, il se retrouverait embarqué aux côtés de l'Amérique.
La constitution de cette nouvelle alliance s'inscrit dans une longue histoire de coopération. Les agences de renseignement des trois pays partagent des informations au sein des Five Eyes (qui comprend aussi le Canada et la Nouvelle-Zélande).
Elle constitue par ailleurs une victoire diplomatique pour Boris Johnson qui avait affirmé en mars dernier sa volonté de réorienter la politique étrangère britannique vers zone Indo-Pacifique, et dont le concept de 'Global Britain", beaucoup raillé, paraît moins fumeux.
Logique de dissuasion
Sans surprise, la création de l'Aukus a provoqué l'ire de Pékin, qui a dénoncé la vente "extrêmement irresponsable" de ces sous-marins américains à l'Australie et une alliance qui "sape gravement la paix et la stabilité régionales". Les tensions chinoises sont compréhensibles. La nouvelle alliance aura en effet un impact sur le rapport de force en Asie-Pacifique, alors que la taille de la flotte chinoise a désormais dépassé celle de l'US Navy. "Le déploiement de sous-marins nucléaires d'attaque constitue une menace réelle pour les opérations de la marine chinoise. Car même si la Chine a beaucoup progressé en matière de lutte anti-sous-marine, cela reste l'une de ses principales vulnérabilités", souligne Mathieu Duchâtel, directeur du programme Asie à l'Institut Montaigne.
En fournissant une technologie qu'ils n'avaient jusque-là partagée qu'avec la Grande-Bretagne, les Etats-Unis tentent clairement de canaliser la montée en puissance militaire de Pékin. "L'objectif est de renforcer la capacité du camp américain à dissuader la Chine de lancer des attaques unilatérales contre Taïwan ou en mer de Chine du Sud", résume Mathieu Duchâtel.
L'Aukus vient compléter le Quad, un dialogue régional réunissant l'Australie, les Etats-Unis, l'Inde et le Japon. Et lui aussi destiné à contrer Pékin. Preuve que toute cette séquence a été mûrement réfléchie, Joe Biden en animera la prochaine édition dans une semaine. Reste à présent à savoir si ces deux noyaux de coopération stratégique sont appelés à converger. Quoi qu'il en soit, "le Japon est tout aussi concerné par l'expansionnisme chinois que l'Australie. Et sa coopération militaire avec les Etats-Unis est très importante et se renforce", observe Jeff Hawkins, de l'IRIS.
Coup dur pour la France et l'Europe
L'opération constitue en tout cas un camouflet pour la France, ramenée à un statut de puissance moyenne, et pour Emmanuel Macron, qui avait beaucoup investi dans la projection de la France en Indo-Pacifique - où elle cherche à défendre une vaste zone économique exclusive dans les eaux de la région. Or le méga contrat avec l'Australie constituait le pilier de cette stratégie.
Amer, Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères, a dénoncé un "coup dans le dos", tandis que Florence Parly, la ministre de la Défense, s'est déclarée "lucide sur la façon dont les Etats-Unis traitent leurs alliés". C'est aussi un coup dur pour l'Europe, mise devant le fait accompli, comme lors du départ américain d'Afghanistan. Et ce, alors que le chef de la diplomatie de l'Union européenne, Josep Borrell, devait présenter ce jeudi la stratégie européenne pour la région Indo-Pacifique.
De son côté, la Chine ne devrait pas manquer d'exploiter le ressentiment français et européen. En insistant sur le manque de fiabilité américain, comme elle l'a fait au moment du retrait des Etats-Unis d'Afghanistan. Alors qu'un monde bipolaire se dessine de plus en plus nettement, dominé par deux superpuissances qui se mesurent dans les eaux asiatiques, cette cuisante déconvenue ne pourra qu'inciter le président français à plaider avec encore plus de force pour une défense européenne commune.
