Après le camouflet australo-américain, la France semble vouloir bichonner son partenaire indien. Et vice-versa. Le président français Emmanuel Macron vient ainsi d'utiliser habilement l'hindi sur Twitter pour s'adresser à son "cher partenaire" et "cher ami", le Premier ministre Narendra Modi, sensible à ce type de communication. Dans le même tweet, il remercie même son homologue, en anglais cette fois-ci, d'avoir réaffirmé l'importance du partenariat stratégique entre l'Inde et la France.
Ce message fait suite à un entretien téléphonique entre les deux dirigeants mardi 21 septembre au cours duquel ils ont réaffirmé "leur volonté commune d'agir conjointement dans un espace Indo-Pacifique ouvert et inclusif", selon le communiqué de l'Elysée. Les déclarations officielles ne faisaient aucune mention directe de l'alliance militaire entre l'Australie, les Etats-Unis et le Royaume-Uni (Aukus), qui a conduit à l'annulation d'un mégacontrat de sous-marins français passé avec Canberra.
Le contexte était pourtant dans toutes les têtes. D'autant que Narendra Modi participe vendredi 24 septembre à Washington au sommet du Quad, alliance diplomatique qui regroupe l'Inde, les Etats-Unis, l'Australie, le Japon et dont l'objectif est de contrebalancer la puissance chinoise.
Stratégie similaire
Quel impact pourrait avoir la nouvelle alliance sur l'axe Paris - New Delhi ? "Aukus, loin d'affecter le partenariat entre l'Inde et la France, est susceptible de le renforcer", juge Brahma Chellaney, professeur d'études stratégiques au Center for Policy Research à New Delhi, pour qui "ce rapprochement des pays anglophones encouragera les démocraties non-anglophones à nouer des partenariats plus étroits".
Dans ses premières déclarations officielles, l'Inde a d'ailleurs choisi de prendre ses distances vis-à-vis d'Aukus, qui regroupe pourtant ses partenaires. A l'occasion d'un échange avec la presse mardi 21 septembre, le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères Harsh Vardhan Shringla a tenu à rappeler que l'Inde ne faisait pas partie de cette alliance.
"La France et l'Inde partagent une vision similaire sur la nécessité de maintenir une autonomie stratégique et l'Inde ne suivra pas aveuglément les Etats-Unis", développe Harsh Pant, professeur au King's College à Londres et affilié à l'Observer Research Foundation. A New Delhi, il se dit aussi que la France a été malmenée, qu'elle aurait pu être traitée avec davantage d'égard, selon un haut fonctionnaire indien qui rappelle que les relations entre Paris et New Delhi n'ont jamais été aussi bonnes que ces dernières années.
New Delhi, meilleur client de la France en équipements militaires
L'Inde représente en effet un partenaire majeur de la France dans la région de l'Indo-Pacifique. En matière de matériel militaire, New Delhi a été son meilleur client au cours des dix dernières années. Entre 2011 et 2020, les montants des commandes indiennes s'élevaient à environ 13 milliards d'euros, selon le ministère des armées français. Et ce n'est peut-être pas terminé. L'Inde est engagée dans un vaste plan de modernisation de ses équipements militaires. Dassault, qui a vendu 36 Rafale au géant sud-asiatique en 2016, espère toujours de nouveaux contrats.
L'Inde cherche aussi à renouveler sa flotte. En 2015, elle a d'ailleurs approuvé un projet de sous-marins à propulsion nucléaire. En matière de nucléaire militaire, les Etats-Unis ont toujours refusé tout transfert de technologie vers l'Inde, au nom de la non-prolifération. Pourraient-ils revoir leur position ? Les analystes indiens sont sceptiques, notamment car le partenariat de défense indo-russe fait grincer des dents Outre-Atlantique. "Tout cela ouvre donc la possibilité d'un transfert de technologie entre la France et l'Inde en matière de sous-marins à propulsion nucléaire", indique Uday Bhaskar, ancien officier de la marine et directeur de Society for Policy Studies, un think tank basé à New Delhi. Pour l'heure rien n'a filtré, et une éventuelle signature n'interviendrait qu'après des années de négociation. Elle n'en constituerait pas moins une belle consolation pour le clan français.
