Avec leurs eaux turquoise, leurs plages de sable blanc et leurs cocotiers, les îles Salomon ont tout de la carte postale paradisiaque. Mais la réalité est moins idyllique, dans ce micro-Etat indépendant depuis 1978, mais placé sous l'autorité de la reine d'Angleterre. Fin novembre, cet archipel perdu de 700 000 âmes situé au sud-est de la Papouasie-Nouvelle-Guinée a connu trois jours d'émeute d'une extrême violence à Honiara, la capitale, sur l'île principale. Une foule de manifestants a tenté de mettre le feu au domicile du Premier ministre et au Parlement, et saccagé ou incendié des dizaines de commerces chinois, faisant au moins trois morts.
L'intervention d'une force internationale de maintien de la paix menée par l'Australie a permis de rétablir l'ordre. Mais la situation reste tendue. Les îles Salomon, pays pauvre où une grande partie de la population dépend de la pêche, de l'agriculture ou de la sylviculture, ont connu bien des tragédies : des combats meurtriers entre les Etats-Unis et le Japon durant la Seconde Guerre mondiale, un cyclone en 1986 et plusieurs révoltes entre 1998 et 2003, puis en 2006.
Mais cette dernière crise est suivie avec une attention particulière par les autres pays de la région. Car si elle trouve largement son origine dans des inimitiés ethniques et politiques, et dans les grandes difficultés économiques - aggravées par la pandémie de Covid -, elle comporte aussi une dimension géopolitique. L'archipel se trouve à nouveau au coeur d'une rivalité entre grandes puissances, cette fois entre la Chine et les Etats-Unis, autour du dossier ultrasensible de Taïwan.
La diplomatie du chéquier de Pékin
Le climat local s'est détérioré depuis la décision, en 2019, du Premier ministre Manasseh Sogavare de rompre ses relations diplomatiques avec Taïwan pour se rallier à la Chine. La République populaire a effectué un travail de sape pour faire basculer dans son orbite certains des derniers alliés officiels de Taïwan (qu'elle considère comme une province renégate), dont plusieurs étaient de petits Etats océaniens, comme la Papouasie-Nouvelle-Guinée, les îles Tonga, le Vanuatu ou les Kiribati.
Aux Salomon, cette décision a été très contestée par le Premier ministre de la deuxième plus grande île du pays, Malaita (et la plus peuplée). Daniel Suidani, qui accuse le chef du gouvernement central de corruption, reste proche de Taïwan et a continué à recevoir de l'aide de Taipei et de Washington, principal soutien officieux de l'île rebelle.
La Chine a activé la diplomatie du chéquier, faisant miroiter un financement annuel de 11,3 millions de dollars, soit plus que n'accordait Taïwan (8,5 millions). "Le problème, c'est que la population voit le pays générer énormément de richesses, mais est frustrée de ne pas profiter des contrats signés par le pouvoir central avec Pékin", explique Alexandre Dayant, chercheur à l'Institut Lowy, un think tank australien. Concentrés sur l'île de Guadalcanal, qui héberge le gouvernement, les principaux investissements (dans la mine d'or de Gold Ridge, le nouveau stade de football, ou l'exploitation du bois) bénéficient avant tout à des entreprises chinoises, qui emploient leurs concitoyens. En 2019, l'une de ces compagnies avait réussi à louer l'île de Tulagi pour y établir une "zone économique spéciale", mais l'accord avait été invalidé.
A Honiara, la plupart des commerces sont détenus par des Chinois. "A l'intérieur des magasins, les patrons chinois étaient perchés sur des chaises d'arbitre de tennis, depuis lesquelles ils contrôlaient la main-d'oeuvre locale", se souvient Alexandre Dayant, qui a visité l'île en 2019. "Dans divers pays, la Chine est de plus en plus perçue par les populations comme une nouvelle puissance coloniale, qui pille les ressources et est de mèche avec les élites. Tout cela contribue à la polarisation des sociétés", complète Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, directeur de l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire, et coauteur d'un rapport sur "les opérations d'influence chinoises".
Dans le Pacifique, certains pays prennent cependant conscience qu'ils n'ont pas besoin des infrastructures démesurées proposées par Pékin. Trop cher à entretenir, l'immense centre de conférences de Port-Vila, au Vanuatu, se dégrade. Et, aux îles Samoa, la nouvelle Première ministre vient d'annuler la construction d'un nouveau port prévu par son prédécesseur.
