Sur le pas de tir de Jiuquan, ce dimanche 5 juin, en plein désert de Gobi, les trois taïkonautes se présentent au garde-à-vous devant leurs supérieurs en uniforme militaire d'apparat. "Commandant en chef, nous sommes maintenant prêts à partir, veuillez donner l'ordre !" hurle Cheng Dong. "Allez-y camarades !" lui répond tout aussi solennellement Li Shangfu, à la tête de ce programme de vol spatial habité Shenzhou-14. La fanfare entonne l'hymne national, tandis que le site 901 de la "base 20" de l'Armée populaire de libération se couvre de drapeaux rouges agités par un public de fans.
L'équipage, composé d'une femme et de deux hommes, tous militaires, prend ensuite place dans l'habitacle avant de décoller à bord de la Fusée longue marche 2F pour un voyage de sept heures diffusé en grande partie en direct à la télévision nationale, où se succèdent des ingénieurs en liesse. "Après l'amarrage, leur mission consiste à installer les modules des deux laboratoires dans la station spatiale, précise Jia Shijin l'un des artisans du programme chinois. C'est une mission très lourde, certainement la plus importante jamais réalisée jusqu'ici."
Forte accélération sous Xi Jinping
Ce séjour en orbite, qui va durer six mois, est l'aboutissement d'un projet lancé en 2003 avec l'envoi du premier astronaute chinois dans l'espace. Tiangong, ou "le Palais céleste", nom donné à la station spatiale chinoise, dont le premier module a été mis en orbite l'an dernier, sera habitée en permanence, tout comme la Station spatiale internationale (ISS), dont la Chine a été exclue par les Etats-Unis.
Sous la présidence de Xi Jinping, l'aventure spatiale a connu une forte accélération. L'empire du Milieu a posé début 2019 un engin sur la face cachée de la Lune, une première mondiale. En 2020, il en a rapporté des échantillons et finalisé Beidou, son système de navigation par satellite, concurrent du GPS américain. Et l'an dernier, il a fait atterrir un petit robot sur Mars. Et ce n'est pas fini : d'ici à 2030, la Chine compte envoyer des hommes sur la Lune, rapporter des échantillons d'astéroïdes proches de la Terre, mais aussi de Mars, et lancer une sonde vers Jupiter. Avec, en ligne de mire, l'objectif de s'imposer comme la première puissance spatiale en 2045.
Deuxième budget spatial mondial
La course aux étoiles chinoise vise avant tout à faire vivre au pays un grand moment de fierté nationale, dans sa compétition avec les Etats-Unis pour le leadership mondial. Comme l'URSS avant elle, la Chine fait de la conquête spatiale une vitrine de sa puissance et de ses progrès technologiques. Elle a aussi en tête des aspects militaires de contrôle de l'espace et de destruction de satellites ennemis, et l'exploitation du sous-sol de la Lune et de Mars pour en retirer des minerais rares. "Les Chinois sont prolifiques dans tous les aspects, ils ont la motivation politique et les ressources nécessaires pour financer leurs programmes", a expliqué à la BBC Lucinda King, responsable de projets spatiaux à l'université de Portsmouth en Grande-Bretagne.
Déjà, le géant asiatique affiche le deuxième budget spatial mondial, avec 10,3 milliards de dollars de dépenses publiques l'an dernier, loin derrière les Etats-Unis (près de 55 milliards), mais devant le Japon (4,2 milliards) et la France (4 milliards), selon le cabinet spécialisé Euroconsult. "Mais en réalité, avance un expert européen, le budget chinois est camouflé dans le budget militaire, qui est lui-même particulièrement opaque. La Chine investit certainement beaucoup plus et cela devrait continuer car le président chinois, Xi Jinping, en a fait une priorité nationale."
Au moins 300 000 personnes travaillent sur les projets spatiaux en Chine, selon l'organe de presse officiel Xinhua, soit 18 fois plus que le nombre de professionnels employés par la Nasa. Comme sa rivale américaine, l'Administration spatiale nationale chinoise (CMSA) s'est ouverte au secteur privé. Depuis 2016, une centaine d'entreprises investissent plus de 1,5 milliard de dollars par an au total dans ce secteur, selon les médias chinois, afin de développer des satellites et des lanceurs. Certaines visent même le créneau du tourisme spatial. L'américain SpaceX est prévenu !
