Après la colère, un timide apaisement ? Voilà dix jours que "la crise des sous-marins australiens" a bouleversé les relations diplomatiques de la France avec l'Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni. Les tensions ont commencé à diminuer mercredi, après un appel entre Joe Biden et Emmanuel Macron, même si celui-ci demeure distant vis-à-vis de ses homologues britanniques et australiens.

La crise diplomatique a révélé les faiblesses de la position française sur la scène internationale. Elle a aussi mis en lumière auprès du grand public la zone stratégique au coeur de la polémique : Canberra a préféré aux sous-marins commandés à la France des technologies américaines et britanniques, dans le cadre d'une alliance de sécurité entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Australie dans la zone indopacifique.

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Cette aire, qui s'étend de l'océan Indien à l'océan Pacifique, structure le discours géostratégique depuis quelques années. "Le terme 'Indopacifique' apparaît d'abord dans un article de l'ex-officier de marine Gurpreet S. Khurana, directeur de la National Maritime Foundation de New Delhi", rappelle à L'Express Delphine Allès, chercheuse en sciences politiques et directrice de la filière Relations internationales de l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).

Géométrie variable

L'ancien Premier ministre japonais, Shinzo Abe, le reprend en août 2007 dans une conférence sur la "confluence des deux mers". "Les Etats de la zone l'ont investi à leur tour au cours des années 2010, mais c'est une notion à géométrie variable. Chacun en fait ce qu'il veut, en termes de contenu stratégique ou de contours géographiques. La France en a la vision la plus large, englobant tous les territoires français, du Pacifique à la côte est-africaine."

Les îles de Mayotte et de La Réunion, les îles Éparses et terres australes et antarctiques françaises, la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna, la Polynésie française et Clipperton : tous ces territoires font, pour le ministère des Affaires étrangères, partie de l'Indopacifique. Ils représentent 1,6 million de citoyens français, mais aussi les trois quarts de la zone économique exclusive (ZEE) française, la deuxième au monde.

"La France a été le premier pays européen à se saisir du terme, en 2016 : elle avait alors besoin d'une grande stratégie asiatique, au-delà des relations bilatérales avec les grands Etats. L'"Indopacifique est arrivé au bon moment pour labelliser le renouveau de cette politique asiatique, jusque-là très tournée vers la Chine", estime Delphine Allès. Le 2 mai 2018, lors d'un discours prononcé à Sydney en Australie, Emmanuel Macron détaille la stratégie française pour l'Indopacifique, et l'affirme comme une "priorité".

Dynamique économique et enjeux de sécurité

Pour Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et spécialiste de l'Asie de l'Est, "la zone est aujourd'hui fondamentale". "C'est deux tiers de la croissance mondiale, trois des quatre plus grandes économies au monde, et il y a une dynamique économique sans comparaison. En même temps, c'est une région qui concentre des enjeux de sécurité : prolifération nucléaire, revendications territoriales, pêche illicite, piraterie, etc.", explique-t-il à L'Express.

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Et les intérêts de la France y sont multiples. "Dans l'Indopacifique, la France a d'abord des intérêts de souveraineté. Pour le ministère des Armées, si l'on n'occupe pas la zone, d'autres risquent de le faire. Ceci est notamment lié à la pêche illégale dans la ZEE française, qui nécessite une attention renforcée, décrypte Delphine Allès. Il y a aussi des intérêts économiques : cet espace représente les deux tiers de la surface maritime du globe, et est entouré de pays émergents. La dimension stratégique a également évolué avec la militarisation des océans, l'assertivité grandissante de la Chine et le souhait de Paris d'apparaître comme une force stabilisatrice."

Toutefois, là où les États-Unis et l'Australie entretiennent dans l'Indopacifique une stratégie destinée à contrer la Chine, comme le montre la nouvelle alliance Aukus, ce n'est pas le cas de la France. "Son idée est d'apparaître comme une puissance d'équilibre et de diversification pour les Etats qui ne veulent pas de partenariats exclusifs avec la Chine ou les États-Unis", poursuit la chercheuse. Une position qui provoque une certaine méfiance, à Washington : "Certains considèrent que cette approche n'est pas assez franchement engagée contre le régime chinois."

"Libre, ouvert et inclusif"

Dans ses déclarations stratégiques, la France affirme l'objectif de "maintenir un espace indopacifique libre, ouvert et inclusif". "Elle a par ailleurs des intérêts de politique globale, en termes de sécurité maritime ou de lutte contre le changement climatique, qui nécessitent des partenaires", ajoute Delphine Allès. Car ce sont bien des partenariats stratégiques, et non des alliances, que la France tisse dans la région. La crise des sous-marins ne signe d'ailleurs pas la fin des relations avec l'Australie, souligne Antoine Bondaz. "La rupture du contrat va évidemment laisser des traces. La relation bilatérale est durablement endommagée. Cependant, il faut être pragmatique. L'Australie reste un partenaire incontournable dans le Pacifique Sud, notamment dans nos initiatives de lutte contre la pêche illégale."

Toutefois, dans le contexte actuel, la France a tout intérêt à développer d'autres partenariats que ceux avec l'Australie et le Japon, proches des États-Unis. L'Inde, par exemple, qui cultive une tradition de non-alignement, tend également à multiplier les partenariats. "Les marques d'amitié de l'Inde semblent indiquer un souhait d'approfondir cette relation", constate Delphine Allès.

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Et la position "d'équilibre" de la France parle à plusieurs pays d'Asie. "L'Indonésie est traditionnellement non-alignée, et s'inquiète de la nouvelle alliance Aukus, entre trois Etats qu'elle considère comme extérieurs à la région", détaille Delphine Allès. Jusqu'à présent, Jakarta et Paris entretenaient des relations d'amitié à distance, "mais elles se sont approfondies depuis quelques années. Une lettre d'intention pour l'achat de Rafales a été signée au printemps 2021, la coopération dans le domaine de la sécurité maritime s'intensifie... L'Indonésie est un partenaire important car elle contrôle plusieurs détroits stratégiques en plus d'avoir la plus grande emprise territoriale en Asie du Sud-Est et 270 millions d'habitants. D'autres, comme la Malaisie ou encore le Vietnam, ont également intérêt à renforcer leurs liens avec Paris."

Stratégie européenne

Antoine Bondaz note également l'intérêt stratégique de la Corée du Sud. "Elle est très présente dans la région, notamment en matière d'aide au développement. C'est donc un partenaire naturel, d'autant qu'il reste attaché à son concept d'autonomie stratégique et refuse, dans l'Indopacifique, de s'aligner pleinement sur les États-Unis. Il peut donc y avoir de nombreuses opportunités pour coopérer, y compris sur les questions environnementales."

Par ailleurs, la France n'est plus le seul pays européen à affirmer son intérêt pour la région. L'Allemagne ou les Pays-Bas l'ont rejoint en 2020. Et, au moment même où l'Australie annonçait la rupture du contrat pour les sous-marins, la Commission européenne publiait sa stratégie de l'UE pour la coopération dans la région indopacifique, insistant sur les échanges commerciaux entre les deux zones. Ils sont "plus importants qu'entre n'importe quelles autres régions géographiques du monde", affirme ainsi la Commission dans un communiqué, estimant leur valeur annuelle à "1500 milliards d'euros en 2019".

"La stratégie européenne est plus proche de la stratégie allemande, analyse Delphine Allès. Elle passe notamment par la promotion d'un multilatéralisme inclusif, en confirmant la centralité de l'Asean. La principale difficulté est que l'Asean est une organisation régionale qui avance sous l'impulsion de ses États membres. Il faut donc d'abord conforter les relations bilatérales avec des membres influents."