Nouveau coup d'État en Birmanie. Un putsch a été perpétré lundi par l'armée birmane, qui a emprisonné la cheffe du gouvernement civil Aung San Suu Kyi, ainsi que le président du pays, Win Myint. Malgré les vives protestions à l'international, le commandant en chef de l'armée, le général Min Aung Hlaing, s'est proclamé à la tête des pouvoirs "législatif, administratif et judiciaire". Les militaires ont promis l'organisation de nouvelles élections "libres et équitables", alors que leur parti de l'Union, de la solidarité et du développement (Usdp) a essuyé une défaite cinglante au scrutin de novembre dernier. En attendant, l'état d'urgence vient d'être décrété pour un an. Pourquoi l'armée a-t-elle pris le pouvoir ? L'Express s'est entretenu avec Olivier Guillard, chercheur au Centre d'études et de recherche sur l'Inde, l'Asie du Sud et sa diaspora (Cerias).

L'Express : Le déclenchement de ce coup d'État est-il vraiment une surprise ?

Olivier Guillard : Non, pas vraiment. Il avait quasiment été annoncé ces derniers jours par les militaires. Mais l'on peut toutefois se demander pourquoi le général Min Aung Hlaing a estimé nécessaire d'en arriver là. Après tout, ce gouvernement civil était très pratique pour les militaires. En cas de problème, ils pouvaient lui renvoyer la balle. D'une certaine manière, Aung San Suu Kyi leur servait de paratonnerre.

Qui peut croire que les généraux redonneraient la gestion des affaires nationales à un gouvernement démocratiquement élu dans douze mois ?

Les militaires affirment vouloir organiser de nouvelles élections après une période transitoire d'un an. Selon eux, il y aurait eu 8 à 10 millions de votes frauduleux, lors des élections législatives de novembre. Mais l'on peut avoir de sérieux doutes sur la volonté des généraux de rendre sans discuter la gestion des affaires nationales à un gouvernement démocratiquement élu dans douze mois...

Le général Min Aung Hlaing dirigeait la "Tatmadaw" (l'armée birmane) lors des massacres commis vis-à-vis des Rohingyas. Mais quand a-t-il, pour la première fois, dévoilé ses ambitions politiques ?

Sur les photos, on voit souvent Min Aung Hlaing en train de sourire et de serrer des mains à la population, mais il ne faut pas se méprendre : ce chef militaire n'a absolument aucun ADN démocratique. Il y a quelques années, il avait laissé entendre qu'il serait prêt à quitter le treillis pour un costume civil, afin de guider la Birmanie vers ce qu'il appelle une "démocratie florissante et disciplinée". C'est un homme qui a de grandes ambitions personnelles. Il convoite le fauteuil de président depuis longtemps.

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Pour perpétrer un coup d'État, le moment est particulièrement bien choisi : les Occidentaux sont absorbés par la pandémie de Covid-19, Joe Biden prend tout juste ses fonctions...

Les militaires ont effectivement estimé que les risques d'une réaction internationale forte étaient assez faibles. D'autant plus que ce coup d'État ne bouleverse ni les équilibres régionaux, ni les équilibres mondiaux. Certes, le régime peut s'exposer à des sanctions économiques de la part des démocraties occidentales, mais cela ne les contraindra pas à renoncer. On a bien vu qu'entre 1990 et 2011, les mesures de rétorsion prises à l'égard de la junte ne l'avaient pas fait tomber... En outre, la Birmanie ne semble pas faire partie des priorités, en Asie, de la nouvelle administration américaine. Leurs urgences dans cette région sont davantage liées au retrait des troupes d'Afghanistan et au nucléaire nord-coréen. À ce stade, il n'y a rien eu, dans les annonces de Washington, qui soit de nature à faire frémir les généraux birmans.

Le risque d'une révolution populaire en Birmanie à la suite de ce putsch reste limité

Les pays avoisinant la Birmanie, qu'il s'agisse de la Thaïlande ou même de la Chine, ne semblent pas non plus s'émouvoir de la situation. Rappelons-nous le drame des Rohingyas en 2017 : les massacres des militaires birmans avaient entraîné des condamnations de la part de l'Occident et de l'ONU, mais elle n'avait pas rencontré d'écho dans les pays asiatiques.

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Par ailleurs, le risque d'une révolution populaire en Birmanie reste limité. Le contrôle de l'armée sur la population est trop important pour qu'un soulèvement puisse réellement s'organiser. Et pour le moment, les militaires n'ont commis aucune exaction, contrairement à ce qui s'était passé lors de la révolution de safran, en 2007. Si l'on mixe tous ces éléments, on peut se dire que Min Aung Hlaing a pensé disposer d'une belle "fenêtre d'opportunité" pour agir.

Sorties perdantes des dernières élections, souvent mal traitées par le pouvoir central, les ethnies birmanes restent-elles des "alliées à tout prix" d'Aung San Suu Kyi ? Ou peuvent-elles être instrumentalisées par le pouvoir militaire ?

C'est une éventualité - mais il faut nuancer en fonction des ethnies. Les hommes de Min Aung Hlaing sont encore engagés dans plusieurs conflits avec des groupes armés qui n'ont toujours pas rejoint le processus d'accord national de cessez-le-feu de 2015. Mais ces partis ethniques ont tellement été malmenés dans les urnes que les militaires peuvent essayer d'exploiter leur rancoeur dans les prochains mois.