A 67 ans, Daw Daw Khin Nwe, une institutrice à la retraite, a traversé le demi-siècle de dictature militaire subi par le Myanmar de 1962 à 2011. "Ces décennies étaient déprimantes, il n'y avait rien de bon. Quand Aung San Suu Kyi s'est lancée en politique en 2012, j'étais contente, car je l'apprécie beaucoup et j'admire les sacrifices qu'elle a faits. Mais je n'ai jamais pensé qu'elle pourrait réussir face aux militaires, qui restent puissants et nuisibles", raconte-t-elle dans sa maisonnette de briques, dans la banlieue de Mandalay, la deuxième ville du pays, en servant le thé à la façon birmane - lait, sucre, cardamome et une pincée de gingembre.
La sexagénaire n'a donc pas voté en 2015 - pour les premières élections libres depuis 1990 -, et elle s'apprêtait à faire de même pour les élections législatives du 8 novembre. Mais quelques jours avant le scrutin, elle a changé d'avis en entendant le chef de l'armée critiquer la commission électorale et menacer le président (élu par le Parlement) d'une procédure de destitution. "J'ai soudain eu peur d'un retour des militaires aux manettes, et j'ai décidé d'aller voter pour la LND", la Ligue nationale pour la démocratie d'Aung San Suu Kyi, explique-t-elle.
Résultat du vote : une victoire écrasante pour la "lady", qui consolide sa majorité aux dépens de la formation en faveur des militaires. Si une partie des électeurs se sont surtout exprimés contre l'armée - qui détient toujours des postes clefs de l'exécutif -, beaucoup ont clairement renouvelé leur confiance à la LND et à sa cheffe.
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A cet égard, ce scrutin a, une fois de plus, mis au jour le profond hiatus entre la popularité dont le Prix Nobel de la paix jouit au sein de la population et le jugement que l'Occident porte sur elle, passée du statut d'icône à celui de paria. En cause, le silence de la dirigeante du pays face aux exactions de l'armée contre les Rohingya, cette minorité musulmane victime de violences avec "intention génocidaire", selon les enquêteurs des Nations unies. Des accusations qu'elle a même niées devant la Cour internationale de justice, fin 2019. De leur côté, de nombreux Birmans refusent aveuglément de reconnaître la responsabilité de leurs autorités dans ce drame humain.
"Un droit presque divin à diriger"
Dans un éditorial au vitriol, le site d'information Irrawaddy a ainsi dénoncé "l'échec des médias occidentaux à saisir la signification de la victoire électorale" du LND : ils s'emploieraient à donner "le sentiment que les électeurs birmans sont naïfs et qu'ils soutiennent aveuglément leur leader". Dans le collimateur, des experts comme David Mathieson. Récemment, cet analyste indépendant basé en Thaïlande a critiqué ces Birmans qui "ne voient pas les échecs objectifs [du gouvernement], mais se focalisent sur le stoïcisme d'Aung San Suu Kyi et un droit presque divin à diriger". Implicitement, cet expert pointe du doigt les incertitudes liées à "l'après - Aung San Suu Kyi", qui fait planer le risque d'un retour en force des militaires. A 75 ans, "la dame de Rangoon" n'a toujours pas - en tout cas publiquement - organisé sa succession. Les Birmans semblent partagés sur la question. Certains, comme Ko Nyi Nyi Kyaw, 56 ans, observateur du scrutin à Mandalay pour un petit parti, pensent que "la LND, après son départ, connaîtra peut-être des luttes internes, mais sans doute pas un éclatement, car, dans ce pays, les gens n'aiment pas trop changer de camp". D'autres, comme Kyaw Soe Shein, un médecin de 56 ans, déplorent que le parti soit "structuré autour d'une personne et risque donc de perdre sa cohésion sans elle". Il juge que "la seule manière d'éviter de futurs conflits serait de sélectionner et de former des héritiers", dans un contexte où les hiérarques actuels "sont plutôt âgés et se bornent à obéir aux ordres" de leur leader.
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La dirigeante y réfléchirait, semble-t-il. "Il y a deux ans, elle m'a dit qu'elle souhaitait rajeunir les cadres et intégrer au sein du parti - et même du gouvernement - des personnes de 40 ou 50 ans. On verra assez vite si ça se confirme", confie Léon de Riedmatten, un consultant suisse qui oeuvre depuis des décennies à la facilitation des relations entre l'armée et la NLD.
L'ombre de la Chine
La relève s'annonce d'autant plus urgente que "le pays aux mille pagodes" est confronté à de sérieux défis. Premier d'entre eux, la mainmise grandissante de la Chine sur l'économie du pays, alors que l'Occident, scandalisé par le sort des Rohingya, a spectaculairement réduit ses investissements. Ainsi, les vastes projets liés aux nouvelles routes de la soie inquiètent de nombreux Birmans. Le Dr Kyaw Soe Shein craint par exemple que Mandalay, qui se trouve déjà sous la coupe d'entrepreneurs chinois, "ne devienne la chasse gardée de Pékin". Sur la même longueur d'onde, Aung Mhine San, 48 ans, ancien dirigeant d'un mouvement estudiantin, estime "absolument nécessaire de rééquilibrer les relations entre l'Est et l'Ouest, car le pays ne peut pas se permettre d'être à ce point dépendant de la Chine".
Le nouveau gouvernement, qui entrera en fonction en mars 2021, devra aussi affronter les conséquences économiques de l'épidémie de Covid-19, qui s'est accélérée fin août. Il ambitionne par ailleurs de poursuivre la réforme de la Constitution afin de réduire l'influence des militaires au sein des institutions. Un projet qui se heurte toutefois à une minorité de blocage de l'armée. Aung San Suu Kyi devra enfin tenter d'apaiser des conflits entre l'armée et de nombreuses guérillas locales, notamment dans l'Etat de Rakhine (anciennement d'Arakan, dans l'ouest du pays). La LND a fait un premier pas encourageant en envoyant, au lendemain des élections, une lettre à 48 formations politiques ethniques pour leur proposer de "construire ensemble une union démocratique et fédérale" et "mettre fin à la guerre civile". Un geste prometteur que le parti n'avait pas été capable de faire en 2015. Les cinq prochaines années seront donc cruciales. "Si le plan est de réussir à amener la paix, développer l'économie et diminuer l'influence des militaires, ce serait le meilleur moyen de préparer la succession d'Aung San Suu Kyi", estime Léon de Riedmatten. Mais cela fait beaucoup de si.
