Les militaires qui ont pris le pouvoir ce lundi matin en Birmanie se sont montrés relativement discrets dans plusieurs grandes villes. À Yangon, capitale économique du pays, des soldats et des véhicules blindés étaient surtout postés aux abords de certains symboles du pouvoir, comme la mairie. La réalité du coup d'État s'est essentiellement traduite pour la population par l'interruption de la plupart des chaînes de télévision - seul le canal militaire était opérationnel - et une forte perturbation des communications téléphoniques et du réseau Internet.

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Face à l'incertitude des jours à venir, de nombreux habitants se sont précipités sur les marchés et dans les magasins pour faire des provisions. Beaucoup d'employés, comme le personnel du Planteur, un restaurant de luxe au coeur de Yangon, craignant de se retrouver bloqués par un couvre-feu ou d'autres mesures d'urgence, ont quitté leur travail et sont repartis prématurément chez eux. Dans cette ville, plusieurs convois de voitures et de pick-ups ont défilé aux abords de la pagode Shwedagon avec à leur bord des civils partisans des militaires brandissant des drapeaux nationaux et criant des slogans de victoire.

Des pouvoirs déjà considérables

Pourquoi la Tatmadaw - le nom de l'armée - à qui la Constitution garantit pourtant de considérables pouvoirs politiques et qui détient de vastes intérêts économiques, a-t-elle éprouvé le besoin de prendre un virage si radical ? Pour justifier ce coup, l'armée invoque la Constitution qui lui permet de prendre le pouvoir dans des cas d'urgence constituant une menace pour la souveraineté du pays ou risquant de "désintégrer l'Union ou la solidarité nationale". Cette menace, affirme-t-elle, est venue de la Ligue Nationale pour la Démocratie (NLD), le parti au pouvoir d'Aung San Suu Kyi, qui aurait orchestré une fraude massive lors des élections de novembre 2020.

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En réalité, les généraux birmans, convaincus d'incarner - et donc de devoir défendre - l'identité birmane, ont très mal vécu leur défaite électorale, à leurs yeux inacceptable. Il leur fallait donc reprendre la main. Il est aussi notoire que les relations entre Aung San Suu Kyi et Min Aung Hlaing, le commandant en chef des forces armées qui vient de s'emparer des rênes de l'État, sont glaciales depuis longtemps. Une tension qui s'explique entre autres par les efforts de la dirigeante birmane, vains jusqu'à présent, de vouloir réformer la Constitution afin de réduire le pouvoir des militaires.

La menace grandissait

Les rumeurs sur un coup d'État, qui revenaient régulièrement dans les conversations des Birmans, ont été renforcées la semaine dernière par le porte-parole de l'armée en personne, à l'approche de l'inauguration du nouveau parlement prévue ce lundi à Naypyidaw. Ces menaces ont aussitôt été suivies d'un communiqué des représentations diplomatiques de la plupart des pays occidentaux présentes en Birmanie appelant au respect de la démocratie et marquant leur opposition à "toute tentative de modifier les résultats des élections".

Que peut-il se passer dans un avenir proche ? Pour l'heure, le coup de force du régime a été largement condamné à l'international, notamment par le secrétaire général de l'ONU, l'Union Européenne et plusieurs pays occidentaux. Mais Aung San Suu Kyi, vilipendée pour son attitude ambiguë face à la persécution des Rohingyas, a perdu beaucoup de crédit auprès des Occidentaux.

De son côté, Pékin appelle les acteurs politiques birmans à "régler leurs différends dans le cadre de la Constitution et des lois, afin de maintenir la stabilité politique et sociale". Mais le géant chinois, son rival indien, ainsi que des États du sud-est asiatique se garderont d'intervenir. Le vice-premier ministre thaïlandais a d'ailleurs été prompt à déclarer qu'il s'agissait d'une "affaire intérieure." Les militaires savent aussi, qu'en raison de la crise sanitaire, ils ne risquent pas de voir débarquer chez eux journalistes et autres observateurs étrangers.

Quant aux Birmans sympathisants de la NLD, il semble que beaucoup d'entre eux aient été pris de court. Sont-ils prêts à descendre dans la rue pour défendre Aung San Suu Kyi ? Avant d'être arrêtés, les chefs de la NLD ont lancé un appel au calme. Décidé à suivre la directive du parti pour lequel il a voté, un résident de Mandalay estime qu'il "ne faut rien faire pour l'instant et attendre deux ou trois semaines afin de voir ce que les militaires feront de leur nouveau pouvoir."