La caméra la filme toujours de face, les cheveux parsemés de fleurs de jasmin, assise sur un large fauteuil de cuir entre un austère pupitre de bois et une lourde tenture. Le 1er avril dernier, Aung San Suu Kyi, la cheffe de facto du gouvernement birman, a réactivé son compte Facebook, laissé en déshérence depuis quatre ans, pour diffuser quasi quotidiennement des messages et des vidéos. Elle s'adresse à tous les Etats et régions du pays en organisant des conférences à distance avec des invités locaux, qui peuvent durer près d'une heure. Elle a aussi proposé un concours de masques, où les participants étaient invités à télécharger des photos de leurs créations.
En quelques semaines, près de 2,5 millions de Birmans se sont abonnés à son compte, à l'instar de Daw Aye Aye, 59 ans. "Elle y donne la parole aux gens - personnels de santé, bénévoles, donateurs - qui combattent efficacement le virus. Elle prodigue aussi des conseils sur la façon de porter un masque ou de se laver les mains. Jamais les gouvernements précédents, militaires, n'avaient ainsi pris soin de la population", s'enthousiasme cette directrice d'une usine de mise en bouteilles d'eau potable près de Mandalay, la deuxième ville de Birmanie.
Populaire en son pays
Au pouvoir depuis plus de quatre ans, la Prix Nobel de la paix continue de jouir d'une grande popularité dans son pays. En tout cas, auprès de la majorité ethnique dont elle est issue - les Bama, ou Birmans -, estimée à 70% de la population. Mieux : la crise sanitaire lui a permis de revenir sur le devant de la scène, à quelques mois d'un scrutin important.
Le 8 novembre prochain, les électeurs seront appelés aux urnes pour renouveler les chambres législatives. La plupart des analystes s'accordent à dire que la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d'Aung San Suu Kyi, devrait conserver la majorité absolue, tout en perdant une partie de son influence au profit du parti pro-militaire et de formations régionales.
L'opposition et des électeurs déçus dressent un bilan critique de ce premier quinquennat : stagnation de la pauvreté, en particulier dans les régions rurales, faiblesse du pouvoir judiciaire, corruption de l'administration, ravages sociaux dus aux drogues, persistance des conflits ethniques...
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Mais d'autres citoyens, restés fidèles à "Mère Suu", comme beaucoup surnomment Aung San Suu Kyi, ont une opinion plus nuancée. Propriétaire d'une société de cosmétiques et militant écologiste, Maung Maung Oo estime ainsi qu'il y a aujourd'hui "davantage de liberté d'expression, d'infrastructures et de transparence dans les projets gouvernementaux". Un homme d'affaires, à la tête d'une entreprise de machines-outils, abonde : "Cinq ans, c'est très court pour passer d'un système dictatorial à un nouveau, démocratique. Ce gouvernement aurait difficilement pu faire mieux."
Quel que soit le résultat de l'élection, l'armée, à qui la constitution réserve 25% des sièges législatifs et trois ministères clefs (Défense, Intérieur et Frontières), continuera de jouer un rôle prépondérant dans la vie politique et économique. "En réalité, nous avons deux gouvernements : l'armée et Aung San Suu Kyi", résume Nyi Nyi Lwin, un ingénieur de 54 ans.
Boudée en Occident
Si le gouvernement birman semble être soutenu par la population, il n'en avait pas moins été ostracisé par une grande partie de l'Occident, après les brutales opérations de nettoyage ethnique menées en 2017 par les forces de l'ordre dans l'ouest du pays à l'encontre des musulmans Rohingyas. Ces raids ont forcé plus de 700 000 d'entre eux à fuir le pays pour se réfugier au Bangladesh voisin. Une tragédie humaine et humanitaire - qualifiée de "génocide" par les enquêteurs de l'ONU - dont Aung San Suu Kyi n'a jamais reconnu l'ampleur ni la gravité.
"Aux yeux de certains observateurs étrangers, commente Andrew Selth, universitaire spécialiste de la Birmanie, elle est apparue comme une bouddhiste bama chauvine, prête à flatter des moines extrémistes de sa religion, dont l'objectif était d'expulser tous les musulmans." Cette attitude a incité bon nombre de ceux qui l'ont soutenue, depuis les débuts de son combat politique en 1988, à la déboulonner de son piédestal d'icône de la démocratie. L'Europe et les Etats-Unis ont instauré des sanctions contre les militaires, tandis que les investissements occidentaux se sont raréfiés.
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Pékin, premier partenaire, s'est contenté de fournir des masques
La crise sanitaire a encore compliqué la donne. Le pays - qui, dès le début de la pandémie, a fermé ses portes et mis en place des mesures strictes de confinement - n'a enregistré officiellement que 316 cas de coronavirus, dont six mortels, pour une population de 53 millions d'habitants. Mais l'impact économique est sévère. L'écroulement des exportations, du tourisme et des revenus des émigrés birmans (environ 4 millions, dont une majorité en Thaïlande) menace dangereusement l'élan observé depuis la fin de la dictature militaire. La Banque mondiale prédit une croissance de 0,5% en 2020-2021 (contre 6,8% en 2018-2019).
En plus de mesures locales de soutien, les autorités ont mis en place un ambitieux "Plan de soulagement économique" comprenant des exemptions fiscales, des crédits en faveur des petites et des moyennes entreprises ou encore des distributions d'argent aux ménages pauvres. Les institutions monétaires internationales et plusieurs pays se sont engagés à participer au financement de ce plan, estimé à 2 milliards de dollars. Des instituts d'études économiques reprochent toutefois au plan un manque de clarté et de priorités.
Parallèlement, six membres de l'Union européenne (UE), dont la France, ont promis de différer le remboursement d'environ 100 millions de dollars dus en fin d'année. L'UE appelle les autres créanciers "à faire preuve d'un soutien similaire". Un appel du pied évident à la Chine, qui détient près de la moitié des 10 milliards de dollars de la dette totale de la Birmanie, dont elle est le premier partenaire commercial (absorbant un tiers des exportations birmanes) et le deuxième investisseur après Singapour (25%). A ce jour, Pékin, qui a défendu l'action de son voisin sur le dossier des Rohingyas, s'est contenté de fournir des quantités de masque et autres équipements sanitaires, mais sans aborder le sujet de la dette.
