Rarement, Jean-Yves Le Drian se sera montré aussi guilleret, voire taquin, en public. Pour sa passation de pouvoir le 21 mai, après cinq années au ministère des Affaires étrangères, le Breton s'est permis quelques blagues et légèretés diplomatiques devant la presse. Sa victime ? L'ex-Premier ministre australien Scott Morrison, battu aux élections le jour même. "Ce résultat me convient très bien", a lâché Le Drian, sourire en coin, avant de dénoncer des décisions australiennes à l'égard de la France qui étaient "d'une brutalité, d'un cynisme et une forme d'incompétence notoire". "Ça me fait plaisir de le dire", avait conclu l'ancien ministre français.
Pour la France, une humiliation géopolitique
L'été dernier, Le Drian se trouvait en première ligne de la bataille navale qui s'est jouée entre Paris et Canberra. A la surprise générale, l'Australie annule alors le contrat historique passé avec la France pour la construction de 12 sous-marins, au profit des Etats-Unis. Cet engagement à 56 milliards d'euros prend l'eau et la relation franco-australienne avec.
Le gouvernement de Morrison profite de l'occasion pour annoncer une nouvelle alliance stratégique dans le Pacifique, dénommée Aukus, entre l'Australie, le Royaume-Uni et les Etats-Unis. "Du côté français, l'histoire des sous-marins n'était pas tant une question économique car l'industriel Naval Group ne manque pas de commandes, souligne Philippe Le Corre, chercheur à la Harvard Business School. La couleuvre était surtout difficile à avaler sur le plan géopolitique. La France se trouve à la pointe de la stratégie européenne dans l'Indo-Pacifique et le degré d'humiliation était à la hauteur des investissements faits par Paris dans cette relation avec l'Australie."
Comme Le Drian, Emmanuel Macron a savouré sa revanche le 21 mai, avec la défaite de Scott Morrison aux législatives. Pendant la brouille diplomatique, après avoir rappelé son ambassadeur de Canberra, le président français avait lâché devant les caméras : "Je sais qu'il m'a menti." "Même s'il est difficile de la rendre responsable de la défaite électorale de Morrison, cette réplique de Macron était puissante, confie l'ancien Premier ministre australien Malcolm Turnbull (2015-2018) à L'Express. Cet incident avec la France a mis de l'huile sur le feu et la personnalité du Premier ministre est devenue le sujet majeur de ces élections. Si Emmanuel Macron était la seule personne à qui Scott Morrison avait menti, cela n'aurait peut-être pas eu autant de conséquences..."
La Chine, menace commune dans le Pacifique
Touché par Macron, coulé par les électeurs, le conservateur Morrison laisse son poste à un travailliste, Antony Albanese. Une des priorités de son gouvernement sur la scène internationale consiste à "remettre à zéro" les compteurs avec la France. Il a commencé par annoncer un dédommagement de 555 millions d'euros pour Naval Group, début juin, avant de se rendre en personne à l'Elysée, ce 1er juillet. "Pour Paris, le retour au pouvoir des travaillistes, historiquement francophiles, constitue une bonne excuse pour reprendre des relations normales avec l'Australie, estime Philippe Le Corre. Ce sont deux pays du Pacifique avec un énorme domaine maritime, qui ont tout intérêt à lutter ensemble contre la montée en puissance de la Chine dans la région."
Ces dernières années, Pékin tisse sa toile discrètement dans le Pacifique Sud. Mais en 2022, la Chine a décidé de passer à la vitesse supérieure. Après avoir signé un "pacte de sécurité" avec les Iles Salomon en avril, qui prévoit notamment l'intervention des forces chinoises en cas de troubles sociaux, le ministre Wang Yi a voyagé fin mai dans une dizaine de petits Etats du Pacifique afin d'approfondir les relations économiques et militaires. "Comme la France, l'Australie s'inquiète de l'influence grandissante de la Chine dans ces zones stratégiques, qui impose ses propres valeurs et ses priorités à des Etats faibles économiquement, et donc très vulnérables, prévient Malcolm Turnbull. Nous devons convaincre ces pays avec de meilleures options, qu'elles soient sécuritaires ou économiques. Nous avons davantage de ressources financières, à nous de les déployer." Après avoir touché le fond, la relation entre la France et l'Australie semble condamnée à remonter.
