L'accès au Musée du 4 juin, à Hongkong, n'est signalé par aucun panneau. Mais, bien que discret, ce bout de mémoire unique au monde, situé au 10e étage d'un immeuble vétuste du quartier de Mong kok, ne désemplit pas. Il accueille une exposition temporaire dédiée au "combat incessant contre l'autoritarisme", une mise en écho de l'épilogue sanglant du mouvement démocratique étudiant - dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, à Pékin - avec la révolte populaire hongkongaise actuelle. Cette expo pourrait être la dernière dans ceslieux. En Chine continentale, où Tiananmen reste un tabou, les autorités centrales continuent de qualifier les manifestants de l'époque d'"émeutiers", soit la même sémantique employée aujourd'hui pour désigner les opposants radicaux hongkongais.
C'est justement pour mater ces "terroristes" que Pékin veut imposer au territoire semi-autonome une loi sur la sécurité nationale qui proscrira "les activités subversives et sécessionnistes". "Il sera très difficile à l'avenir de chanter des slogans contre le régime communiste ou d'organiser des rassemblements pour la démocratie", redoute Richard Tsoi, secrétaire de l'Alliance de soutien aux mouvements patriotiques démocratiques de Chine, à l'origine du musée. "Nous ne savons pas encore jusqu'où ils se serviront de cette loi contre des organisations contre la nôtre, mais nous serons très probablement l'une des cibles. Notre alliance, qui milite pour rendre le parti communiste responsable de ses crimes, n'est pas sûre de survivre", redoute-t-il. Et d'ajouter : "Si nos membres sont poursuivis et l'organisation déclarée hors la loi, il faudra peut-être alors 'délocaliser' le musée à Taïwan ou ailleurs."
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Adoptée le 28 mai par le Parlement chinois, la résolution doit déboucher sur une loi que Pékin veut appliquer "sans délai". Nul ne sait encore si elle entrera en contradiction avec le système légal et juridique de Hongkong, mais le pouvoir central a déjà prévu d'envoyer des représentants dotés de pouvoirs légaux pour veiller à son application. "C'est peut-être le point le plus inquiétant : les gens craindront d'être arrêtés pour un rien et ils s'autocensureront", selon Richard Tsoi.
"Cette mémoire ne doit pas disparaître"
La police vient déjà de refuser, sous le couvert de lutte contre le coronavirus, l'immense veillée annuelle organisée par l'Alliance le 4 juin, une première en trois décennies. En attendant, les visiteurs du musée se sentent investis d'un devoir. "J'avais 6 ans, comme ma fille, quand on m'a appris les horreurs commises par la dictature chinoise et les milliers de victimes", explique Tracey, en découvrant les photos et vidéos d'archives.
"Cette mémoire ne doit pas disparaître, il faut l'inculquer aux jeunes générations tant qu'il est encore temps", lâche-t-elle, les larmes aux yeux. Né en 2012, ce musée "est fondamental, car Pékin exerce une pression énorme sur le système éducatif hongkongais", ajoute Pansy, citant la récente polémique relative au bac local. "Une question d'histoire a irrité Pékin et l'épreuve a été annulée. Le gouvernement central a encore une fois voulu étouffer la vérité et effacer tout esprit critique", se désole cette étudiante.
