Un mort à Portland samedi, deux à Kenosha, dans le Wisconsin, mardi... Depuis dix jours, des affrontements entre les manifestants antiracistes et des partisans de Donald Trump plongent les États-Unis dans une spirale de violence. Le président, candidat à sa réélection dans deux mois, accuse les démocrates d'être complices de ces débordements et gagne des points dans les sondages. Face à lui, Joe Biden, malgré ses condamnations répétées des violences, peine à se faire entendre.

Jacob Neiheisel, professeur à l'université de Buffalo et expert en communication politique, décrypte ce changement de ton dans la campagne présidentielle et ses conséquences.

L'Express : Après s'être focalisée sur le Covid-19, la présidentielle américaine tourne désormais autour des questions de sécurité. Pourquoi ?

Jacob Neiheisel : D'abord, les événements tragiques qui se sont succédé à Portland et dans le Wisconsin placent ce thème au coeur de l'actualité. Ensuite, pendant leur convention nationale la semaine dernière, les républicains ont martelé leur message sécuritaire à propos des manifestations et tentent de changer le récit autour de cette présidentielle.

Depuis les années 70, tous les candidats républicains à la présidentielle organisent leur campagne autour d'un axe central : la loi et l'ordre. Historiquement, c'est ce qui leur permet de l'emporter. Cette année, c'est aussi la stratégie mise en place par Donald Trump, mais la tâche va être très compliquée pour lui car il est le président, donc aux commandes du pays.

Comment Donald Trump peut-il convaincre que les violences actuelles ne sont pas de sa responsabilité ?

Les électeurs de Donald Trump sont habitués à se voir comme des opposants, ils ont beaucoup de mal à intégrer le fait qu'ils sont au pouvoir. C'est une position plus confortable pour la droite américaine : même au gouvernement, elle s'imagine dans l'opposition.

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Il est pourtant clair que ces événements se déroulent sous la surveillance de Trump et qu'il en est donc responsable. Mais la grande majorité de ses soutiens vous diront que c'est la faute des maires ou des gouverneurs de gauche, qui empêchent Trump d'agir. C'est une tactique rhétorique régulièrement employée par le président.

Quels électeurs le président vise-t-il avec ce discours sécuritaire ?

Une campagne électorale peut se gagner sur la persuasion, ou sur la mobilisation. Trump pense qu'il peut l'emporter en mobilisant la coalition d'électeurs qu'il a mise en place en 2016, en les faisant venir massivement aux urnes le 3 novembre. Le thème de la loi et l'ordre peut aussi convaincre ceux qui hésitent entre les deux candidats, par exemple ceux qui habitent près des endroits où les émeutes ont eu lieu.

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Il est un peu tôt pour dire si cette stratégie fonctionne, mais en tout cas elle inquiète suffisamment la campagne Biden pour que son candidat recommence à voyager et s'en prenne avec virulence aux émeutes [Joe Biden a fait son premier déplacement de campagne lundi 31 août, en Pennsylvanie, pour dénoncer les débordements].

Joe Biden condamne les violences mais son message sur le sujet ne semble pas marquer les esprits. Que peut-il faire ?

Joe Biden marche sur une ligne de crête : d'un côté, il doit s'adresser aux électeurs qui pourraient être tentés par le discours sécuritaire de Donald Trump, de l'autre il doit conserver sa base qui réclame a minima une réforme globale de la police américaine. C'est une position difficile pour lui, mais il doit continuer de dénoncer les violences.

Ce mardi, Donald Trump se rend à Kenosha, dans le Wisconsin, théâtre d'émeutes la semaine dernière après une nouvelle bavure policière. Peut-il envenimer la situation ?

Tout dépend de ce qu'il va dire à Kenosha. S'il tient un discours différent de d'habitude, alors il y a une chance qu'il apaise la situation. Mais j'ai de très gros doutes quant à ce scénario... Même s'il tente de calmer les choses, ses propos risquent d'être mal interprétés à cause de ses déclarations passées, et il risque d'enflammer de nouveau la situation. Quand un dirigeant tient des propos extrêmes sur des thématiques raciales, il met le feu à tous les coups car cela persuade les gens qu'ils ont le droit d'attaquer leurs opposants politiques. Nous sommes dans un moment très dangereux.