Qui l'eut cru ! Alors que les médias du monde entier consacrent leurs Unes aux derniers soucis judiciaires de deux anciens proches de Donald Trump, Robert Mueller et Paul Manafort, le président des Etats-Unis, pour sa part, semble soudain pris de passion pour le sort des fermiers blancs en Afrique du Sud: "J'ai demandé au secrétaire d'Etat (Mike Pompeo) d'étudier de près les saisies de terres et les expropriations ainsi que les meurtres à grande échelle de fermiers en Afrique du sud," écrivait-il hier soir sur Twitter.

Trump ajoute une allusion à une prétendue enquête sur le sujet, diffusée peu auparavant sur Fox News, la chaîne d'information en continu acquise à sa cause. La pirouette est un habile clin-d'oeil à son électorat blanc, destinée à permettre au président de changer de sujet.

Une stratégie de communication bien rodée que Donald Trump applique en permanence sur son compte Twitter @realdonaldtrump, suivi par près de 54 millions de personnes. Pour chasser le sujet embarrassant du jour, et imposer son propre récit, le président des Etats-Unis a développé une technique infaillible: occuper de façon gargantuesque l'espace médiatique. Objectif : créer de nouvelles polémiques en direct et détourner ainsi l'attention des médias sur ses faux-pas.

Créer un scandale pour effacer son scandale

Depuis l'ouverture de son fil Twitter, en mars 2009, Donald Trump a posté pas moins de 38600 tweets sur le réseau social. Leur lecture, jour après jour, révèle une logorrhée parfois menaçante ou grossière envers ses opposants, au point que certains s'interrogent sur la santé mentale du président des Etats-Unis.

Signe des temps, son ex-conseillère tombée en disgrâce, Omarosa Manigault-Newman a titré son récent livre de souvenirs de la Maison-Blanche "Unhinged" (Désaxé). Mais est-ce si simple ? Les éructations et les diatribes sans fin du milliardaire sont-elles à prendre au pied de la lettre ? Ou Trump appliquerait-il une stratégie habile d'évitement des polémiques ?

"Impossible de le confirmer", indique Corentin Sellin, historien et spécialiste des Etats-Unis, qui suit de près les réseaux sociaux du président Trump. "Sa communication digitale est complètement synchrone et cohérente avec sa manière d'exercer la présidence, estime le chercheur. Il s'appuie sur ses tripes, son instinct et ne se laisse pas faire, montrant qu'il agit vite et fort. Il utilise délibérément Twitter, même si parfois il perd le contrôle, sur le plan du langage, de l'orthographe et de l'émotion".

Un outil de diversion

Entre autres usages, le président Trump manie Twitter comme une arme afin de chasser les scandales. Un exemple ? Alors qu'Omarosa Manigault-Newman l'accuse dans son ouvrage d'acheter le silence de ses collaborateurs et le décrit comme au bord de la folie, il riposte sur la Toile dès le 16 août, surlendemain de la publication du livre... et lance un nouveau sujet de controverse autour de l'ex-patron de la CIA, John Brennan, auquel il révoque son accès secret défense.

Dans la foulée, il fustige les dix années passées par Brennan aux manettes des services secrets, allant jusqu'à le traiter d'"incompétent".

Ces controverses "sont un outil de diversion très puissant, souligne Corentin Sellin. Il remet toujours 10 centimes dans la machine, en créant une nouvelle polémique pour empêcher de prendre du recul pour réfléchir, analyser."

Un autre exemple ? Alors que Trump est étrillé pour sa piètre performance lors de sa rencontre en tête-à-tête avec le président de la Russie, Vladimir Poutine, le 16 juillet à Helsinki, Trump finit par se jeter sur son clavier, une semaine plus tard, et profère sans crier gare des menaces contre le président de l'Iran, Hassan Rohani, en recourant aux lettres capitales - l'équivalent, en termes écrits, d'un hurlement : "NE MENACEZ JAMAIS, JAMAIS PLUS LES ETATS-UNIS OU VOUS SUBIREZ DES CONSEQUENCES AUXQUELLES PEU DANS L'HISTOIRE SE SONT HEURTES (...) PRENEZ GARDE !"

La manoeuvre réussit, jusqu'à un certain point. Postée à 5h30, un lundi matin, la mise en garde musclée, que personne n'attend à ce moment-là, permet au président de "reprendre la main" sur l'actualité le concernant.

Consolider l'électorat blanc américain

Parfois, une telle pirouette ne suffit pas. Alors, Trump dégaine son autre arme de défense digitale -"la politique du sifflet à ultrason", selon l'expression de Corentin Sellin. Ainsi, quand il compare Omarosa Manigault-Newman à une chienne (dog)...

"C'est une manière de transmettre un message à sa base électorale blanche, explique Sellin. Il conforte ses partisans dans leurs préjugés racistes. Ils entendent et adhèrent." Quand l'heure vient de se défausser auprès des âmes indignées, il peut arguer qu'en "vieil argot américain, dog signifie vilaine fille".

Les médias, cible de choix

"Sur Twitter, il est le maître charismatique de son propre récit présidentiel", poursuit le chercheur. Cela tombe bien : Donald Trump ne se considère pas responsable des échecs, et blâme les autres. Les médias sont une de ses cibles de choix.

En juin dernier, à l'issue de sa réunion houleuse avec les autres chefs d'Etat du G7, au Canada, l'Allemagne l'accuse de "détruire la confiance" de ses partenaires. Fidèle à ses habitudes, Trump ne risque pas une crise diplomatique avec Berlin et retrouve sa cible classique, la presse : "Les médias de fake news disent que je ne me suis pas entendu avec les autres chefs d'Etat du G7 au Canada, réagit-il d'emblée, C'est FAUX !"

Trois jours plus tard, il accusera les chaînes CNN et NBC de propager des "fake news" au sujet d'un accord avec la Corée du Nord.

La chasse aux sorcières

Mais les journalistes ne sont pas les seuls à prendre des coups... Depuis le lancement, il y a quinze mois, de l'enquête du procureur spécial Robert Mueller sur une collusion éventuelle entre la campagne du milliardaire et la Russie, le malheureux Mueller est devenu le bouc émissaire préféré du président. Mais attention, toujours à des moments clefs, souligne Corentin Sellin : "En février 2018, l'étau se resserrait et le procureur spécial a mené ses premières inculpations de Russes. A partir de ce moment-là, Trump n'a eu de cesse d'attaquer Mueller." Entre le 24 et le 27 février une logorrhée inextinguible dénonce une prétendue "chasse aux sorcières" à son égard.

Les élans de colère du président interviennent souvent lors d'avancées de l'enquête et semblent traduire une perte de contrôle.

Conte présidentiel

Le rôle de Twitter dans la communication de Donald Trump consiste à "ré-informer". Le réseau social permet au président de raconter en "instantané sa vérité à ses followers et électeurs, sans passer par les médias", souligne Corentin Sellin. Ces derniers, même les plus renommés, versent, selon lui, dans les "fake news". La seule chaîne encore estimable à ses yeux reste Fox News, dont il ne rate jamais l'émission matinale, Fox and Friends. "Trump estime que les médias le traitent mal et ne lui rendent pas justice, observe Corentin Sellin. Alors, il rétablit ''ses'' faits et écrit sa version."

Tweet après tweet, Trump se présente, au fond, comme le narrateur de son propre conte présidentiel. Cela lui permet de tisser un faux sentiment de proximité avec ses lecteurs.

Son prédécesseur à la Maison-Blanche, Barack Obama, s'était vu reprocher de gouverner dans la discrétion, en gardant le silence sur les sujets les plus sensibles -tels le recours aux assassinats ciblés par drones, au Yémen et ailleurs. Donald Trump, a contrario, met en scène son exercice direct du pouvoir sur les réseaux sociaux.

Même la diplomatie, il l'exerce sur Twitter ! En août 2017, ses menaces contre la Corée du Nord ont fait trembler la scène internationale. "Pékin avait réagi à ses commentaires dans une communication qui était passée presque inaperçue", indique Corentin Sellin. Le régime chinois s'était à l'époque permis de répondre au président américain que la diplomatie ne s'exerçait pas sur les réseaux sociaux...

Loin de le desservir, les invectives twitto-diplomatiques du président semblent renforcer sa popularité dans son clan républicain. Ils lui permettent de se positionner en homme fort, qui négocie en son nom propre, avec les régimes autoritaires. Au risque de développer un récit totalement distinct des faits réels, comme à l'issue du sommet de Singapour, en juin 2017. Alors que ses échanges de quelques heures avec le leader de la Corée du Nord, Kim Jong-Un, n'ont pas livré de résultats concrets, Trump se permet de tweeter, depuis l'avion du retour que la menace a disparu et que les Américains peuvent dormir tranquilles.

The show must go on !